Archives Mensuelles: mars 2019

Le Régime Assad C’est ça: 7

« Les tortionnaires tapaient la tête d’un détenu contre le sol comme si c’était une balle qu’ils faisaient rebondir par terre. Soudainement on a entendu un râle suivi d’un silence et ensuite les voix des geôliers qui disaient: c’est fini, c’est fini, l’animal est mort. » dit Lola

Une fenêtre sur la souffrance des femmes syriennes dans les prisons d’Assad

Film documentaire du site Zaman Alwasl, .

Traduit de l’arabe par FSD. 2e partie de la traduction des témoignages du film.

Les arrestations arbitraires:

Début 2011, lorsque les Syrien.ne.s sont sorti.e.s dans les rues pour manifester pacifiquement et réclamer des réformes démocratiques, les autorités ont répliqué par la force et par une répression constamment croissante, avec des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et la torture. Selon le Réseau Euro-Méditerranéen pour les Droits de l’Homme (REMDH) des milliers de femmes ont alors été arrêtées et beaucoup parmi elles se trouvent aujourd’hui encore en détention.

Selon le REMDH, le niveau de ciblage des femmes en Syrie a atteint l’un des pires niveaux dans le monde.

(Voir la suite de l’introduction et la 1ère partie du témoignage…..)

Selon le REMDH, le niveau de ciblage des femmes en Syrie a atteint l’un des pires niveaux dans le monde.

Témoignages, 2e partie

Témoignage de l’ancienne détenue Aïcha

Aïcha, enseignante. Elle s’est fait arrêter dans sa maison, à Alep. La raison de l’arrestation était son activisme sur Facebook et son soutien aux manifestations. Sa détention a duré 12 mois. Elle a été détenue par les Moukhabarat de la sécurité militaire à Alep, ensuite elle a été transférée à la branche des Moukhabarat nommée « Palestine » à Damas avant d’arriver à la prison centrale de Aadra.

Cause de sa détention: Active sur Facebook en soutien aux manifestations. Durée: 12 mois de détention

L’injustice:

« Ils n’ont aucune pitié. Les cellules de la prison étaient pleines. Certain.e.s  détenu.e.s n’avaient jamais eu la moindre activité politique… personne n’était épargné de la détention. Il y avait même de vieilles femmes, certaines avaient même perdu la raison et n’avaient déjà plus de mémoire, mais il y avait aussi des hommes d’ âge avancé. La torture sans merci n’épargnait personne. On entendait la voix d’ hommes de tous âge, soumis à la torture, qui perdaient parfois conscience, alors un médecin arrivait pour leur administrer une injection pour les ramener au monde des vivants pour qu’ils puissent encore être torturés. »

« Et la misère a commencé… on peut dire que c’était le début de la mort que l’on continue à vivre aujourd’hui. On m’accusait d’être activiste sur facebook et c’était la raison de la torture que j’ai subi. Avec la torture ont commencé les questions, l’humiliation et l’injustice. Cette injustice qui n’a pas de pareil sur cette terre et je pense qu’elle a même dépassé celle vécue sous le règne d’Hitler. J’ai passé 19 jours de détention dans la prison des Moukhabarat de la sécurité militaire à Alep. Nous y avons vu toutes les sortes d’injustice et ce que nous n’avons pas vu de nos yeux nous l’avons entendu avec nos oreilles. Toutes les nuits ils sortaient les corps des détenus décédés emballés dans des couvertures noires

« Les opérations de torture se font en continu jour et nuit. Nous, on pouvait voir tous les jours les détenus suspendus par leurs poignets tout le long du couloir de la prison des Moukhabarat de la sécurité militaire à Alep. »

A la prison de la branche des Moukhabarat “ Palestine”:

« Un matin vers 05:00, nous avons été transférés en bus, les yeux bandés et les bras menottés, de la prison des Moukhabarat de la sécurité militaire à Alep, vers une destination inconnue de nous. On était trois femmes et environ 60 hommes. Pendant tout le trajet on recevait des coups de toute part et les crachats des gardiens qui fumaient et éteignaient leurs cigarettes sur nos corps. J’ai fini par me laisser tomber au sol du bus tellement j’étais épuisée. Durant le voyage, le bus s’est arrêté à Hama et on a appris qu’on allait y passer un jour à la prison des Moukhabarat de la sécurité militaire de Hama. L’endroit était horrible, c’est dans des toilettes que nous, les 3 femmes, avons dû rester. » 

«27 jours plus tard on a repris la route vers l’inconnu. C’est une sensation pénible de ne pas savoir vers quelle destination on est emmené, vers quel abattoir ou vers quelle exécution, on ne le savait pas. Il n’y a pas de mots pour décrire le sentiment qu’on a. On a été transféré cette fois dans une voiture sécurisée. En arrivant, on a su qu’on a été emmenés vers la prison de la branche « Palestine » à Damas. Là on a commencé une nouvelle vie et une nouvelle période de torture malgré le fait que, vu les rapports politiques nous concernant, on était soumises à moins de pression que d’autres femmes. En arrivant, on a vu des cadavres en décomposition et les odeurs qu’ils dégageaient. L’odeur du sang était omniprésente jour et nuit et on entendait continuellement les voix des officiers en cours d’interrogatoires. A chaque fois qu’un détenu torturé criait et appelait Dieu à l’aide, on redoublait la torture. On entendait dire que cette branche était appelée la branche oubliée parce que certains détenus étaient délaissés jusqu’à ce que la mort les emporte. Cette idée en soi nous horrifiait. Nous avons été tellement tabassées, torturées psychologiquement et physiquement, même la douche était utilisée pour nous torturer. Trois d’entre nous ont été tellement tabassées et torturées qu’elles ont perdu la mémoire. L’une d’entre elles l’a récupérée 15 jours plus tard mais pour les deux autres ça a duré plus longtemps.»

« Le cas le plus difficile que j’ai vu c’était une jeune femme de 18 ans qui était avec nous. Cette femme était enceinte lorsqu’elle s’est fait arrêter, mais elle ne le savait pas encore. C’était une personne simple d’esprit qui ne réfléchit pas beaucoup. Un matin où nous allions à la salle de bain, elle a vu qu’il y avait une fenêtre en haut du mûr. Elle a essayé de grimper juste pour voir le ciel dont elle rêvait après une longue période de détention sans voir ni le ciel, ni la lumière et sans air frais non plus. En essayant de grimper, elle est tombée et cela lui a provoqué des saignements vaginaux. Dans de tel cas, normalement, on appelle un médecin ou bien on la transfère à l’hôpital mais à la branche « Palestine » tout ça n’existe pas. Elle a fait une fausse couche sans aucune aide, sauf celle des autres détenues qui ont tenté de l’entourer. Elle semblait en état d’agonie suite à la souffrance extrême qu’elle endurait. Elle a passé toute la journée dans cet état et lorsqu’un geôlier passait, il lui crachait dessus et lui souhaitait la mort. On le suppliait d’appeler un médecin pour elle, mais sans résultat. Finalement elle s’en est sortie malgré le fait que le foetus était déjà dans son 3e mois. Ce qui s’est passé ce jpur là nous a peinées encore davantage, surtout le fait de voir l’absence de toute volonté d’apporter une aide médicale chez les geôliers et leur mépris de la vie des détenues.

La situation la plus dure que j’ai vécue moi-même, c’était lorsque je suis entrée dans un état très proche d’une perte de conscience. Je ne pouvais plus résister à l’épuisement physique, ni aux cris de la torture, à l’odeur du sang, ou même au fait de marcher sur le sang des détenus qui était partout sur le sol. Alors j’ai perdu tout désir de rester en vie. Lorsque finalement j’ai perdu complètement conscience, les autres femmes ont appelé le geôlier qui m’a sortie dans le couloir en me menaçant de coups pour me réveiller. J’ai été abandonnée dans le couloir et j’étais glacée car on était en février. Finalement, il y a eu une personne, soi-disant un infirmier, qui a tenté de me prendre la pression mais sans succès, car elle était très basse. Cet homme est resté à côté de moi en essayant de me parler jusqu’à ce que je puisse ouvrir les yeux. J’ai passé les trois mois là-bas sans avoir la force de faire quoique ce soit… j’étais comme inconsciente. D’ailleurs, toutes les détenues là-bas sont amenées à prendre des positions physiquement très difficiles pour les articulations, en particulier les genoux, au point que nous nous demandions si nous serions encore capable de marcher une fois libérées. Nous avions de sérieux doutes à ce sujet ».

La prison centrale de Aadra

« Finalement l’officier responsable de mon interrogatoire a signé la décision de me laisser sortir à cause de mon état de santé. J’ai cru que j’allais enfin rentrer à la maison. J’ai été surprise de constater mon transfert, avec d’autres femmes, au tribunal des affaires de terrorisme. Ensuite nous avons été attribuées à la prison de Aadra, en dépôt, en attendant la suite. »

Le coût de la liberté

« Actuellement, nous sommes en Turquie et nous avons beaucoup de peine et de difficultés psychologiques. On ne peut pas oublier que les autres détenu.e.s sont toujours dans les cellules dans les sous-sols des Moukhabarat et font face à la torture. La seule chose qu’on peut faire c’est de prier pour leur liberté. »

« Nous nous sommes rangées du côté de ce qui est juste, mais nous n’avons eu personne pour nous soutenir »

« Nous continuons à attendre la libération des autres détenu.e.s qui se trouvent dans les prisons et dans les geôles des Moukhabarat où l’oppression et l’injustice n’a pas de fin. Aucune détenue ne pourra dormir tranquille avant la libération du dernier détenu des geôles du régime Assad. On prie pour qu’ils soient libérés enfin comme nous l’avons été, mais aussi qu’il trouvent une l’aide adéquate à leur sortie. Nous avons tout perdu, mais nous n’avons pas perdu notre bataille pour la vérité et pour ce qui est juste et nous y sommes attachées pour l’avenir de notre pays. Nous continuons à espérer de trouver du soutien pour y arriver finalement. »

Lola al-Agha, mariée et mère de quatre enfants. Elle s’est faite arrêter deux fois, la première elle a été accusée de prendre part aux manifestations et la deuxième suite à l’arrestation de son mari. Elle a passé trois ans en détention. Lors de sa détention elle a été d’abord arrêtée par les Moukhabarat de l’armée de l’air à Alep, ensuite par les Moukhabarat de la sécurité militaire, elle a ensuite été transférée à la branche des Moukhabarat nommée « Palestine » à Damas avant d’arriver à la prison centrale de Aadra.

Lola, mariée et mère de 4 enfants.

L’injustice:

« J’ai demandé à mes voisins s’ils avaient vu mon mari, ils m’ont dit que les Moukhabarat politiques sont venu le prendre le lendemain. Mon mari n’est pas un opposant ni quelqu’un qui dit ce qu’il pense. Il s’occupait juste de ses propres affaires » 

« Le jour de mon arrestation il y avait beaucoup de jeunes hommes arrêtés là-bas et à chaque fois qu’on était amenée à sortir de la cellule on sentait l’odeur forte du sang, ce qui me provoquait à chaque fois une nausée. Avec cette odeur il y avait le sang répandu un peu partour sur les murs des couloirs et sur le sol. On nous donnait des couvertures pleine de vers des cadavres en décomposition et on était obligé.e.s de se couvrir avec. La souffrance psychologique dépassait de loin celle du corps. Tous les jours on attendait son tour pour mourir. On se réveillait avec les cris des hommes torturés lors des interrogatoires. Un jour nous nous sommes réveillées avec les bruits de la torture d’un homme. Les tortionnaires tapaient sa tête contre le sol comme si c’était une balle qu’ils faisaient rebondir par terre. Soudainement on a entendu un râle suivi d’un silence et ensuite les voix des geôliers qui disaient: c’est fini, c’est fini, l’animal est mort. ».

La prison de la branche des Moukhabarat nommée Palestine:

« On a été transférées à la prison des Moukhabarat « Palestine » à Damas. Celui qui y entre peut être considéré comme disparu et pour celui qui en sort c’est comme s’il venait de renaître. En y arrivant je me suis retrouvée dans une pièce ou il y avait 31 femmes »

« J’y suis restée trois mois sans que quiconque ne me demande qui j’étais, ceci me pesait beaucoup.  D’autres femmes sont restées six mois sans que personne ne s’adresse à elles. On se sentait comme oubliées. On pensait qu’on allait y rester à vie. La branche Palestine est synonyme de mort, celui qui en sort, il renaît. »

La prison de Aadra:

« Trois mois plus tard j’ai quitté le siège des Moukhabarat « Palestine » et j’ai été transférée à la prison de Aadra. En arrivant j’ai retrouvé les femmes qui avaient été détenues avec moi dans la branche de « Palestine » et qui en étaient sorties deux mois plus tôt. Nous pensions qu’elles avaient été libérées et qu’elles  étaient rentrées chez elles et j’ai été très surprise de les voir encore en prison à Aadra. Elles étaient toujours en attente d’être appelées devant le juge. Là j’ai pensé que la prison allait être notre vie pour toujours et que notre libération faisait partie de l’impossible et que nous allions être transférées perpétuellement d’un lieu de détention à un autre. »

« 17 jours plus tard j’ai été appelée à comparaître devant le juge. C’était une femme nommée Khouloud , connue pour ses jugements et  l’impossibilité d’être reconnu.e « innocent.e » et d’être « libéré.e » , pour tous les opposant.e.s au régime. Elle a décidé de m’arrêter et j’ai alors passé un an dans la prison de Aadra. Ensuite, il y a eu un changement de juge qui a ordonné ma libération sous caution. Cette caution a été payé et je me préparais à sortir lorsque l’officier de la prison m’a informée que j’étais demandée par la branche des Moukhabarat de la sécurité politique. »

« Le lendemain j’ai été envoyée à la branche de la sécurité politique, l’accueil y fût une pure humiliation et plein d’insultes. » 

Mariam, femme d’intérieur, mariée et mère de deux enfants. Elle s’est faite arrêter lorsqu’elle quittait sa maison suite à la mort de son mari, ciblé par un sniper en essayant d’acheter du pain. La seule cause de son arrestation est qu’elle est une habitante de Daraya. Elle est restée en détention 18 mois. Pendant sa détention elle est passée par les Moukhabarat de l’armée de l’air à l’aéroport militaire de Mazzeh à Damas, par la branche des Moukhabarat des Missions, la branche des Moukhabarat de région avant d’arriver à la prison centrale de Aadra.

Elle s’est faite arrêter en quittant sa maison suite à la mort de son mari par une balle d’un tireur d’élite du régime alors qu’il essayait d’acheter du pain pour sa famille.

L’injustice:

« Là-bas il y avait un homme près de moi, la cinquantaine. Il était assis sur un tronc d’arbre, les bras attachés derrière lui, un sac en plastique noir couvrait sa tête et ses jambes étaient plongées dans une bac rouge plein d’eau. Un homme se tenait à côté de lui avec un câble électrique à la main. De temps en temps, ce dernier plongeait le bout du câble dans l’eau , et là on entendait les hurlements du prisonnier. J’ai assisté à ce spectacle pendant 4 minutes avant que les geôliers ne demandent à leur chef, dans un bureau adjacent, s’il fallait me faire entrer moi d’abord ou bien cet homme torturé. Il leur a répondu: « Amenez-moi d’abord cet homme pour que j’en finisse ». Ils ont trainé le détenu vers le bureau et je pouvais entendre même leurs respirations avant d’entendre les coups qui s’abattaient sur lui. Ces coups étaient tellement forts qu’on pouvait difficilement croire que c’est un humain qui les recevait et non pas un mur. L’homme hurlait de douleur et j’entendais le chef lui demander de reconnaître ce qu’il a fait et lui jurant n’avoir rien fait et n’avoir aucune information à donner. Le chef ordonnat à l’un de ses hommes d’aller chercher le bâton pointu en disant: « Je vais l’empaler pour le forcer à reconnaître les choses! ». Depuis cet instant j’étais à l’écoute du moindre bruit pour savoir si ce que j’entendais était vraiment réel et je priais Dieu, le coeur serré, car j’avais trop peur pour cet homme. Je les ai entendu les apporter le pieu qu’ils ont emmené dans le bureau et ensuite j’ai entendu un cri perçant qui ne ressemblait en rien à un cri humain, un cri indescriptible suivi d’un silence. Le chef a ordonné que cet homme soit ramené dans sa cellule. Ils l’ont trainé comme si c’était un sac poubelle et ils sont passés devant moi… je les ai vu traîner cet homme ensanglanté. »

« Trois hommes se sont mis à me battre avec des tuyaux en plastique dur de couleur verte. Je leur ai demandé la raison de ces coups et ils m’ont répondu « Tu viens de Daraya et tu demandes pourquoi? ». J’ai dit que je n’était pas la seule femme de Daraya à devoir porter les soucis de cette ville. Le responsable de l’interrogatoire a demandé à l’un de ses hommes d’aller chercher un chalumeau en disant: « Ces gens ont la grosse tête et il faut les écraser pour qu’ils comprennent». Lorsque j’ai entendu le bruit fait par la bonbonne de gaz en entrant dans la pièce je leur ai dit que je voulais bien tout reconnaître. Cependant je ne savais vraiment pas ce que j’allais leur dire, je voulais juste éviter d’être brûlée. On m’a demandé des informations concernant mon mari, ils voulaient savoir avec quel groupe il était. Je leur ai dit qu’il n’avait rien à faire avec les groupes armés et que c’était ça la stricte réalité, qu’il était allé ce jour là nous chercher du pain. Je me suis mise à jurer au nom de Dieu. Il m’a dit qu’il fallait laisser Dieu de côté sinon il irait le descendre sur terre. Finalement il a demandé à ses hommes de me suspendre par les poignets. Pour moi être suspendue était moins terrifiant que la brûlure. Deux hommes m’ont trainée vers une pièce, m’ont approchée près du mûr et ils m’ont tordue les bras derrière mon dos avec beaucoup de force en essayant de joindre mes deux mains, mais ils n’ont pas pu. L’un d’eux a dit au responsable: «Monsieur, ses bras sont courts, on n’arrive pas à les joindre ». Le responsable leur a alors ordonné de me les casser si nécessaire. Ils se sont mis à deux à tordre mes bras et ils ont attaché mes poignets derrière mon dos avec une attache en plastique. J’avais un bandeau sur les yeux, je ne pouvais rien voir mais j’entendais le bruit du dispositif qui tournait pour me soulever par mes poignets. Ce faisant j’ai basculé, la tête en bas et mon corps en-dessus. J’ai senti mes bras s’arracher de mon corps. Là j’ai commencé à pleurer et à hurler de douleur en les suppliant de me relâcher. Le responsable de l’interrogatoire a ordonné à ses hommes de me laisser comme ça. ».

………

Postface de l’éditeur:

– Les arrestations ne datent pas de 2011 et la détention n’était pas juste un moyen pour faire face aux protestations. La détention est l’une des pratiques principales qui constituent la nature du régime Assad. Tout le monde sait qu’il y a 13 branches de Moukhabarat en Syrie et chaque branche a sa ou ses prisons. Certaines de ces prisons sont connues et d’autres sont secrètes, certaines sont connues sous un numéro et d’autres par un nom, mais elles sont toutes très actives depuis le début des années du pouvoir de la famille Assad.

– La prison de Aadra est censée être une prison civile mais elle ne diffère pas beaucoup des prisons des branches des Moukhabarat. Toutes ces prisons sont des lieux de détention qui ne sont soumis à aucun pouvoir judiciaire réel et ne respectent aucune loi ou règlement.

– L’arrivée à la prison de Aadra pour les cas de droit commun pourrait être un pas vers la lumière mais il n’est pas toujours certain qu’il mènerait à la liberté. Ceux qui ont acheminé une détenue vers Aadra sont capables de la faire disparaître à nouveau.

– La plupart des prisons des Moukhabarat se trouvent dans les sous-sol, elles sont dépourvues de fenêtres, leurs mûrs sont épais, l’air y est très humide, le sol est imprégné de sang et de larmes et sa poussière n’est rien d’autre que des âmes des détenu.e.s mort.e.s en silence.

Publicités

Le Régime Assad C’est ça: 6

« J’ai passé 11 mois en détention à l’hôpital public al-Moujtahed sans aucune raison. Ma mère qui était paralysée des jambes suite à sa blessure lors d’un bombardement et qui avait été d’abord placée aux soins intensifs , n’a bénéficié d’aucun soin ensuite et elle a été empêchée d’avoir une physiothérapie pour améliorer sa condition de paralysie partielle. Suite à ça, elle ne pouvait plus du tout marcher.» dit Rafida.

Une fenêtre sur la souffrance des femmes syriennes dans les prisons d’Assad

Film documentaire du site Zaman Alwasl, .

Traduit de l’arabe par FSD.

Les arrestations arbitraires: (timing 0:00 – 3:39)

Début 2011, lorsque les Syrien.ne.s sont sorti.e.s dans les rues pour manifester pacifiquement et réclamer des réformes démocratiques, les autorités ont répliqué par la force et par une répression constamment croissante, avec des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et la torture. Selon le Réseau Euro-Méditerranéen pour les Droits de l’Homme (REMDH) des milliers de femmes ont alors été arrêtées et beaucoup parmi elles se trouvent aujourd’hui encore en détention.

Selon le REMDH, le niveau de ciblage des femmes en Syrie a atteint l’un des pires niveaux dans le monde.

Aïcha: « Nous avons vu toutes sortes d’injustices et ce que nous n’avons pas vu de nos yeux nous l’avons entendu avec nos oreilles ».

Soua’ad: « Lorsqu’il m’a enfermée et qu’ il est sorti j’ai senti que c’était la fin. C’est à partir de ce moment que la souffrance a commencé. »

En mars 2011, le premier cri pour la liberté a mis fin à la peur des Syriennes et des Syriens. C’était le cri de tous, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes. Les femmes syriennes étaient présentes dès la première manifestation pacifique et dans les premières arrestations. En mars 2011, les gens sont sortis dans les rues pour dire leurs revendications suite à des années d’oppression et d’injustice. Ils ont réclamé la liberté, une vie digne et la justice sociale. La révolution a été celle de tous les syriens sans exception, mais les balles réelles n’ont épargné personne. Parmi les martyrs des manifestations pacifiques il y avait des hommes, des femmes et des enfants. Les arrestations n’ont épargné personne non plus. 

Aïcha: « Notre maison a été attaquée par tous les côtés, par des milices, et des hommes armés sont alors entrés dans notre maison. »

Mariam: « Ils sont entrés et ils m’ont immobilisée. Mes enfants qui mangeaient ont lancé leurs assiettes pour essayer de me venir en aide. Ils nous ont tous fait entrer de force dans une voiture et mes enfants n’arrêtaient pas de crier de peur. »

Lola: « Ils m’ont emmenée à la branche des Moukhabarat de l’armée de l’air et m’ont fait descendre dans le sous-sol les bras menottés. Ils m’ont poussée vers la salle de bain pour me fouiller.»

Les campagnes d’arrestation étaient arbitraires, une forme de punition collective, pour terroriser la population. La plupart des femmes détenues n’avaient même pas pris part aux manifestations régulièrement et n’étaient même pas des activistes de la révolution. Le régime les arrêtait parce qu’elles résidaient dans des régions de protestation ou bien pour mettre la pression sur leurs familles. Ensuite la situation a évolué et les femmes se faisaient arrêter juste pour être échangées plus tard lors des accords d’échange de prisonniers.

Fenêtre sur la souffrance des femmes syriennes dans les prisons d’Assad

Témoignages, 1ère partie

Témoignage de l’ancienne détenue Sou’ad

Sou’ad, femme d’intérieur, mère et grand-mère, blessée lors du bombardement mené par les forces du régime Assad dans sa région; elle a dû être évacuée vers l’hôpital al-Moujtahed (hôpital public à Damas) en compagnie de ses deux filles. Mises en détention ensemble toutes les trois, en attente et en réserve, sans raison et sans accusation aucune, leur détention durera environ deux ans. Après leur détention à l’hôpital public elles sont passées par la branche des Moukhabarat al-Khatib, puis par la prison de Aadra.

Femme d’intérieur, mère et grand-mère. Elle a été arrêtée suite à ses blessures et son évacuation vars un hôpital public à Damas.

L’injustice:

« Au début des événements j’étais même contre le soulèvement, je ne voulais pas que notre pays en subisse les conséquences. J’entendais dire que des femmes et des filles étaient arrêtées mais je ne le croyais pas. Une fois que je me suis retrouvée moi-même en détention et en voyant la quantité de détenues dans les prisons, il m’a semblé qu’ils arrêtaient tout le monde. »

« après avoir été touchée par une rocket  je suis restée partiellement paralysée,  j’ai été blessée au visage, j’ai eu les dents cassées et tout mon corps a été lacéré,  je ne savais plus ce qui se passait. Si j’avais su que j’allais être évacuée vers un hôpital de Damas je ne l’aurais jamais accepté, pour ne pas mettre mes filles en danger. Et voilà , nous avons passé deux ans en détention, sans aucune raison. ».

« Ce que nous avons vécu en détention ce n’est rien par rapport à la torture que subissaient les hommes. Moi je pleurais et je priais pour eux tellement ils se faisaient tabasser et torturer, sans parler des humiliations qu’ils subissaient. En détention on subit tous et de toute façon la torture psychologique. Ils ne savent pas ce qu’est l’humanité. Pouvez-vous croire qu’un médecin là-bas passe parmi les détenus en donnant un coup de pied à certains et en injuriant d’autres? Elle est où l’humanité? Si on est très malade là-bas et qu’on demande juste un calmant, on n’est pas certain du tout de l’obtenir. »

A la prison de la branche al-Khatib:

« En arrivant à al-Khatib on nous a dit qu’il n’était pas possible de nous laisser partir avant de savoir quelle branche des Moukhabarat nous recherchait, mais que de toute façon ce serait le jour-même de notre arrivée ou bien le lendemain. Moi, j’étais en détention et je ne pouvais ni me lever ni marcher, on me portait. On est resté huit mois à la branche al-Khatib. Je vivais là-bas à même le sol, sans même une petite couverture sous moi. »

Otage et monnaie d’échange:

« Nous avons été retenues en tant qu’otages. Personne ne venait ouvrir la porte de la cellule pour nous voir. C’était trop dur, nous étions 19 femmes dans une cellule de 2x2m. On ne pouvait pas s’allonger sur le dos par manque d’espace. Nous dormions serrées sur le côté, tête collée aux pieds de la voisine. Moi qui étais paralysée j’ai eu plein d’escarres sur le dos et les hanches. Dieu seul sait le niveau de notre souffrance. »

« Un jour, pendant ma détention, ils ont fait une descente dans l’une des villes de la Ghouta et ils ont arrêté beaucoup de femmes avec leurs enfants, et ils les ont tous emmenés à la branche al-Khatib. Deux jours après ils ont enlevés les enfants à leurs mères et ils les ont envoyés à l’orphelinat. »

La prison d’ Adra:

« Environ huit mois plus tard, nous avons enfin quitté cet endroit en pensant qu’on allait rentrer chez nous. Nous avons été emmenées à Kafr-Sousseh pour une nuit et ensuite on nous a transférées à la prison de Aadra. »

« Alors que j’étais en situation sanitaire difficile, j’avais de multiples escarres dans le dos et sur les hanches, j’ai été appelée à comparaître devant le juge du tribunal contre le terrorisme. Au lieu de recevoir un peu d’empathie de la part du juge il a ordonné mon arrestation! Je ne pouvais même pas me déplacer, alors j’ai été emmenée dans une couverture portée par 4 femmes. Le juge a été obligé de descendre les escaliers pour me voir et me communiquer sa décision à mon sujet.».

Le coût de la liberté:

« Ma fille, qui s’est faite arrêter en même temps que sa soeur et moi-même, avait un enfant qui était resté alors avec son père. Ce dernier s’est fait arrêter lui aussi plus tard et leur fils a alors dû aller habiter avec sa tante pendant deux ans. Ma fille et son mari sont restés séparés trois ans à cause de leurs détentions. Qu’ont-ils fait pour subir une telle injustice? Mon autre fille, qui était étudiante universitaire et qui travaillait comme enseignante n’avait même pas participé aux manifestations, son mari a demandé le divorce suite à son arrestation. »

 

Témoignage de l’ancienne détenue Rafida, fille de Sou’ad:

Rafida, enseignante, mariée et mère de deux enfants. Elle s’est faite arrêter avec sa soeur et sa mère Sou’ad lors de l’évacuation de sa mère suite à une grave blessure et son transfert à l’hôpital public à Damas. Arrêtée sans aucune raison on ne lui a signifié aucune accusation. Elle a passé deux ans en prison. Après sa détention à l’hôpital public elle est passée par la branche al-Khatib et ensuite par la prison de Aadra.

Rafida, Enseignante et mère de deux enfants. Arrêtée lors de l’hospitalisation de sa mère à Damas.

L’injustice

« A notre arrivée à l’hôpital on a emmené ma mère aux soins intensifs. Ma soeur et moi avons été enfermées dans une chambre de l’hôpital. Lorsque j’ai demandé la raison de notre mise en détention on m’a répondu que ce sont les ordres reçus nous concernant. »

A la prison de la branche al-Khatib:

« J’ai passé 11 mois en détention à l’hôpital public al-Moujtahed sans aucune raison. Ma mère qui était paralysée des jambes suite à sa blessure lors d’un bombardement et qui avait été d’abord placée aux soins intensifs , n’a bénéficié d’aucun soin ensuite et elle a été empêchée d’avoir une physiothérapie pour améliorer sa condition de paralysie partielle. Suite à ça, elle ne pouvait plus du tout marcher. Nous avons ensuite été transférées, avec ma soeur et ma mère, à la branche al-Khatib. Tout le monde a été surpris de voir une femme paralysée arriver là-bas. »

Otage et monnaie d’échange:

« Cinq jours après notre arrivée, J’ai été appelée pour interrogatoire. Pendant l’interrogatoire, qui a été mené pour la forme, les questions concernaient ma famille, mes frères et mes cousins mais aucune question ne me concernait moi-même. Aucune accusation ne m’a été signifiée personnellement, ni à moi ni à ma soeur. Nous avons passé un mois dans une cellule collective. On voyait d’autres femmes sortir et nous on était toujours là. Ensuite, nous avons été transférées dans une autre cellule, car des femmes de la Ghouta venaient d’arriver avec leurs enfants. Les enfants ont été envoyés à l’orphelinat, quant à leurs mères elles ont été mises en cellule collective avec nous, dans le cadre du même dossier relatif aux négociations et aux échanges de prisonniers. »

« On n’avait aucune nouvelle de ce qui se passait à l’extérieur. Notre cellule était dans les sous-sols. Les autres femmes dans notre cellule étaient toutes détenues à cause d’un frère recherché, d’un mari ou d’un membre de la parenté au sens large, mais aucune de ces femmes n’était sous le coup d’une accusation la concernant personnellement. La plus âgée parmi nous avait 60 ans, ensuite c’était ma mère, qui était paralysée. »

La prison de Aadra:

« Nous sommes arrivées à la prison de Aadra et la situation s’est améliorée un peu car ma mère pouvait y dormir sur un lit. On a pu lui procurer un matelas gonflable et elle a obtenu un peu de soins pour les escarres. Douze jours plus tard, nous avons eu une audience devant le juge, avec toutes les autres femmes otages qui partageaient avec nous la même cellule au siège de la branche al-Khatib, car nous faisions partie du même dossier. Le juge m’a demandé où se trouvait une personne dont le nom figurait dans mon interrogatoire. J’ai répondu que je ne le savais pas. Il a lu ce que j’avais donné comme information comme quoi cette personne avait quitté le pays depuis cinq ans et que je n’ai plus aucun contact avec elle. J’ai confirmé mes dires. Il m’a annoncé alors qu’il ordonnait mon arrestation. J’ai demandé si j’avais commis moi-même une faute, il me répondit par la négative, mais que je devais être arrêtée tout de même» 

Le coût de la liberté:

« Lorsque j’ai été libérée, mon fils de 8 ans ne m’a pas reconnue. A mon arrestation il avait 6 ans. Pendant mes deux ans de détention, mes enfants et moi ne nous sommes jamais vus. Alors que moi j’attendais impatiemment ce moment de retrouvailles, mon fils s’est éloigné de moi comme si je n’étais plus personne pour lui, il ne manifestait plus aucun sentiment ce qui m’a fait énormément de peine. »

« Lorsqu’une détenue sort de la prison, elle va être replongée directement dans la société, alors qu’elle aurait besoin d’aide, spécialement sur le plan psychologique. En prison on ne pense qu’au jour de la libération à venir, mais une fois dehors on doit faire face à d’autres sortes de problèmes liés à la détention, et à sa non-acceptation par la société. »

———————

Otages et monnaie d’échange

Voir la 2e partie des témoignages

Postface de l’Editeur:

« La détention est une pratique systématiquement exercée par le régime Assad. Ceci est particulièrement vrai pour la détention des femmes qui devient une arme multi-facettes. Terroriser la détenue et oeuvrer à sa destruction, humilier sa famille, se venger de son entourage opposant au régime et le plus important c’est de confisquer l’avenir de la détenue. »

« La société syrienne porte un regard de doute et accusateur envers les anciennes détenues. Ceci est lié aux allégations, souvent propagées par le régime lui-même, relatives au viol et autres crimes horribles commis par ses officiers dans les geôles du régime. »

« Il est certain que l’agression et le viol physique ne touche pas toutes les détenues, par contre elles ont toutes subi la violence psychique qui laisse des traces durant la vie toute entière. Et, plus difficile, la sortie de la prison après la détention n’est pas toujours synonyme  de liberté. »