Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après. 

Intervention de Mariana Karkoutly 1/4

Cher.es invité.es, 

Je m’appelle Mariana Karkoutly. Je suis une femme syrienne déplacée de force en Syrie et je suis aujourd’hui réfugiée en Allemagne. 

Aujourd’hui et dix ans après le début de la révolution en Syrie, qui a commencé par les revendications des Syrien.nes pour leurs droits humains fondamentaux, la justice, la liberté et la dignité, beaucoup de mes ami.es et des membres de leurs familles sont toujours emprisonné.es ou considéré.es comme disparu.es en Syrie, simplement parce qu’ils ont manifesté contre une dictature. 

À ce jour, ceux qui ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Syrie – notamment des attaques aux armes chimiques contre des civils, des actes de torture, des violences sexuelles dans les centres de détention, des sièges,  la famine imposée et d’innombrables autres traitements inhumains – restent dans l’impunité.
En même temps, nous, Syrien.nes dispersé.es dans le monde, devons vivre dans la crainte constante d’être expulsé.es des pays où nous avons trouvé refuge. 

Bern, le 30.09.2021

Aujourd’hui, on estime qu’il y a plus de 150’000 personnes disparues ou détenues en Syrie, et nous ne savons pas et ne pouvons pas savoir combien d’entre elles sont en vie ou sont mortes sous la torture.
L’Observatoire syrien des droits de l’homme a recensé la mort d’environ 389’000 personnes en Syrie – 117’000 civils, dont 22’000 enfants, 14 000 femmes et 81 000 hommes. 

Aujourd’hui encore, le régime syrien utilise le siège et la famine imposée comme arme de guerre en de nombreux endroits, et tout récemment à Daraa. 

Dix ans après le début de la révolution, la Syrie est un pays déchiré par la guerre, où la société civile vit dans une situation économique terrible et dans la crainte des arrestations et des disparitions forcées. 

Depuis le 6 juin 2020, des personnes ont manifesté à plusieurs reprises dans la ville de Sweida, à majorité druze, pour protester contre la dégradation constante des conditions de vie. Les slogans politiques de ces manifestations vont jusqu’à demander le renversement du régime syrien. Ils tiennent le dirigeant Bachar al-Assad pour personnellement responsable de l’impossibilité de résoudre les nombreuses crises sociales et nationales. Aujourd’hui encore – et après tout ce qu’ils ont perdu – les Syrien.nes réclament leur liberté. 

Pendant ce temps, le régime syrien et ses alliés planifient des projets de reconstruction dans le pays, avec pour objectif un changement démographique dans des régions comme le nord de la Syrie. La reconstruction d’un pays dirigé par une dictature et des criminels de guerre ne devrait pas être possible. La reconstruction d’un pays dont la moitié de la population a été tuée, a disparu ou a fui ne devrait être ni possible ni soutenue. 

Le rapport d’Amnesty International de septembre 2021 « Vous allez à votre mort » sur la situation en Syrie souligne que les personnes qui retournent en Syrie sont emprisonnées ou disparaissent. Plus précisément, le rapport indique – et je cite: 

« Les services de renseignements syriens ont soumis les Syrien.nes qui sont rentré.es chez eux, après avoir cherché refuge à l’étranger, à la détention, à la disparition et à la torture, y compris des violences sexuelles. L’organisation a documenté un catalogue de violations horribles commises par des agents du renseignement syrien contre 66 rapatriés, dont 13 enfants. Parmi ces violations, Amnesty International a documenté cinq cas dans lesquels des détenus sont morts en détention après leur retour en Syrie, tandis que le sort de 17 personnes disparues forcées reste inconnu. »

À ce jour, les familles des personnes détenues ou disparues ne savent rien du sort de leurs proches ni de l’endroit où ils se trouvent. L’une d’entre elles est Razan Zeitoneh. Razan, célèbre avocate, militante et journaliste syrienne spécialisée dans les droits de l’homme, a consacré sa vie à la défense des prisonniers politiques, à la documentation des crimes contre l’humanité et au soutien de ceux qui ont tenté de se libérer de l’oppression. Elle est co-fondatrice des Comités de coordination locaux (LCC) – un réseau national de comités de quartier – et du Centre de documentation des violations (VDC), qui documente les violations des droits de l’homme en Syrie depuis le début de la révolution en 2011. Avec son mari et deux collègues (à savoir : Samira Khalil, Nazem Hamadi et Wael Hamada), elle a disparu à Douma le 9 décembre 2013 après qu’un groupe d’hommes armés ait pris d’assaut le bureau du centre de documentation. Personne n’a entendu parler d’eux depuis. 

Dans un rapport pour le magazine « Rise to freedom » – l’un des magazines fondés dans le sillage de la révolution en Syrie – Razan a parlé de la révolution syrienne et a dit, je cite : 

« Malgré la peur qui se lit dans leurs yeux, chacun parle avec  certitude de la liberté que seuls les Syrien.nes révolté.es connaîtront. La  liberté construite par la victoire sur les fronts, mais aussi en n’oubliant jamais que nous ne construirons pas notre État sur des cadavres ni n’endosserons l’habit du régime, et notre vengeance sera d’obtenir justice ». Fin de la citation. 

Razan Zeitoneh, Huda al-Khayty, Fadwa Mahmoud, Mariam al-Hallak, Joumana Seif, Nawal al-Yazji, Sabah al-Hallak, Majdolin Hassan, Leen al-Wafai, Samiha Nader, Hasiba Abd al-Rahman, Ferdos al-Bahra, Amina Kholani et bien d’autres femmes étonnantes et fortes, qui ne peuvent révéler leurs identités pour des raisons de sécurité jusqu’à aujourd’hui, ont ouvert la voie et se sont battues contre les lois discriminatoires à l’égard des femmes dans le cadre de la législation sur le statut des personnes  avant même le début de la révolution. Elles ont apporté une contribution très importante en documentant les violations des droits de l’homme et les atrocités commises en Syrie. De nombreux avocat.es syrien.nes, aujourd’hui dispersé.es dans la diaspora, travaillent actuellement à l’ouverture de dossiers relatifs aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité en Syrie. Ils mettent en lumière les nombreux actes de violence sexiste et sexuelle dont sont victimes les Syrien.nes dans les centres de détention, les sièges de régions et autres contextes propres aux conflits. 

Lors du premier procès au monde, en Allemagne, de deux individus ayant commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Syrie, Anwar R. et Eyad A., procès connu sous le nom de procès al-Khatib, deux avocates spécialisées dans les droits de l’homme, Joumana Seif et Alexandera LiLi Kather, ont présenté une affaire faisant suite au procès al-Khatib et portant sur les crimes impliquant des violences sexuelles et sexistes en Syrie, ceci au nom de l’ECCHR et des victimes et survivant.es de violences sexuelles et sexistes.

Tous ces efforts déployés par les femmes syriennes, depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, devraient être évoqués en présentant les femmes syriennes comme des actrices actives et non comme des victimes ou des membres passives de la communauté syrienne. 

De plus, sans les immenses efforts des organisations de la société civile syrienne, des avocat.es et des militant.es syrien.nes, le processus d’utilisation de la compétence universelle comme outil pour poursuivre les criminels de guerre syriens en Europe n’aurait pas été possible.  

Outre le principe selon lequel il ne doit pas y avoir de refuge pour les criminels de guerre et l’intention de faire des efforts conjoints entre les Syriens et certaines autorités de poursuite européennes pour rattraper ces criminels, les survivant.es et les victimes doivent pouvoir bénéficier de la sécurité en Europe. 

En juillet 2012, la Croix-Rouge a qualifié les crimes en Syrie de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. La lutte pour la liberté et la justice se poursuit aujourd’hui. Nous constatons actuellement des efforts pour enquêter sur les crimes commis en Syrie et pour ouvrir des dossiers dans différents pays européens en utilisant la compétence universelle. Nous saluons ces efforts et appelons les autres pays européens à utiliser activement la compétence universelle, car les crimes qui ont été et sont toujours commis en Syrie aujourd’hui ne sont pas seulement dirigés contre les Syrien.nes, mais contre toute l’humanité.

Je travaille actuellement avec ma collègue Leila, sur les massacres dans les zones assiégées du sud de Damas, dans le cadre d’un dossier plus large qui considère la famine comme crime de guerre et crime contre l’humanité. Nous avons lancé notre enquête suite à l’initiative suisse de 2019, qui proposait de poursuivre comme criminels de guerre les responsables des actions entreprises en vue d’affamer des civils dans des pays comme la Syrie et le Yémen pendant la guerre. Les 122 États membres de la Cour pénale internationale ont approuvé à l’unanimité la proposition suisse lors de leur session annuelle de 2019 à La Haye. Selon le ministère suisse des Affaires étrangères, cette initiative vise à renforcer la protection des victimes dans les conflits. 

Depuis lors, nous avons commencé à enquêter sur ces crimes commis dans le sud de Damas. Et à ce jour, nous avons recueilli plus de 40 témoignages de violations des droits de l’homme commises dans la région. 

À la suite de notre travail, avec Yasmin Nahlawi et un groupe d’avocates syriennes, nous avons lancé une initiative appelée « Huquqyat », qui vise à former des juristes syriennes pour qu’elles puissent travailler sur les enquêtes relatives aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité en Syrie, et  élaborer des dossiers qui permettront d’appliquer la compétence universelle dans divers États européens. 

Aujourd’hui, en tant que Syrien.nes œuvrant pour que les responsables des crimes contre les droits de l’homme commis en Syrie rendent des comptes, nous demandons au gouvernement suisse d’envisager des efforts conjoints avec d’autres pays européens tels que la Norvège, la Suède et l’Allemagne pour enquêter sur les crimes de guerre et faire en sorte que les criminels de guerre rendent des comptes. Nous appelons le gouvernement suisse à écouter et à prendre en compte les demandes de la société civile syrienne et à soutenir les Syrien.nes dans leurs revendications pour une future Syrie juste, sûre et libre. 

La Syrie ne sera pas un pays sûr tant qu’elle sera dirigée par un dictateur.
La Syrie ne sera pas un pays sûr tant que les Syrien.nes subiront des arrestations et des disparitions forcées. 

Il ne peut y avoir de paix dans un pays où les criminels de guerre ne sont pas tenus responsables des crimes qu’ils ont commis. 


Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Publié le 25/10/2021, dans Chronique de la Syrie, Uncategorized, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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