Archives Mensuelles: novembre 2021

Retour en enfer, seul choix laissé aux Migrant.es

Lettre ouverte adressée à M. Antonio Vitorino, directeur général de l’OIM

Monsieur le Directeur général de l’OIM,

Notre collectif Femmes Syriennes pour la Démocratie (FSD) suit avec beaucoup d’inquiétude les événements qui se passent sur la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Comme vous le savez, parmi les migrant.es qui sont pris en otage et qui risquent leur vie sur cette frontière il y a beaucoup de ressortissant.es syrien.nes. 

Les dernières nouvelles indiquent que les autorités biélorusses poussent les migrant.es vers la frontière avec l’Union Européenne, qui refuse de les laisser entrer. La nourriture et l’eau manquent fortement, seule une petite quantité d’aide leur parvient du côté biélorusse alors que les forces polonaises refusent d’aider même les plus vulnérables. 

Très récemment nous avons appris par Nawal SOUFI qu’actuellement les migrant.es reçoivent un papier leur donnant le choix entre déposer une demande d’asile en Biélorussie ou bien demander leur rapatriement « volontaire » via l’OIM (voir une photo de ce papier ci-après). Vous trouverez aussi, ci-joint, une traduction en français d’une interview de Nawal SOUFI, publiée sur un site d’information, en italien.

Photo du papier distribué aux Migrant.es à la frontière

Vous n’êtes pas sans savoir que si la Biélorussie donne des visas à des ressortissant.es en quête de sécurité c’est seulement pour son propre intérêt, elle ne leur octroierait donc certainement pas l’asile. Ce qui veut dire qu’une demande d’asile aboutirait, très certainement, à leur renvoi vers leur pays d’origine. Ce qui a pour conséquence que le seul choix proposé à ces gens c’est le retour à l’enfer qu’ils tentent de fuir. Et la grande majorité de ces personnes n’a plus ni la possibilité de vivre en sécurité dans son pays d’origine ni la possibilité de le quitter. En tout les cas toutes les frontières sont fermées aujourd’hui pour les Syrien.nes.

L’implication de l’OIM dans ce « choix » de rapatriement nous surprend, alors même que les organisations de défense des droits humains lancent l’alerte contre tout renvoi vers la Syrie. Il est clair qu’aujourd’hui aucune région de la Syrie n’est sûre, selon la décision de la Cour Européenne pour les Droits de l’Homme du 14 septembre 2021.

Nous vous demandons donc d’agir rapidement pour sauver ces migrant.es (enfants, femmes et hommes) en leur donnant accès à de l’aide humanitaire tout d’abord et en les aidant ensuite à trouver un lieu et un vrai pays d’accueil.

En vous remerciant pour l’intérêt que vous porterez à cette lettre, nous vous adressons, Monsieur le Directeur général de l’OIM, nos salutations distinguées.

Femmes Syriennes pour la Démocratie

“Dans la forêt je vois mourir les réfugiés et avec eux meurt notre dignité”

Témoignage de Nawal SOUFI

Article publié le 12.11.2021 en italien sur le site Striscia Rossa et traduit en français par FSD

La situation à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne s’aggrave d’heure en heure. Désormais, les migrants, en réalité des réfugiés fuyant la guerre qui devraient être protégés par le droit international, sont devenus des «armes non conventionnelles», des otages innocents de ce qui se trame dans leur dos et à leurs dépens. En attendant que les institutions européennes prennent des décisions, c’est aux volontaires et aux activistes qu’incombe la tâche de rendre leur situation moins difficile et d’essayer d’éviter la mort de milliers de personnes bloquées dans la forêt.

Nawal Soufi par exemple, militante italo-marocaine engagée pour la défense des droits humains des migrants, que l’on connaît déjà pour l’avoir suivie sur la route des Balkans, est là pour documenter, images et témoignages effroyables à l’appui, les conséquences du jeu politique cynique où prévalent les intérêts partisans au mépris des principes humanitaires.

« Les bébés sont sans lait et les mères ne peuvent plus allaiter, car elles vivent dans des conditions inhumaines depuis longtemps » explique Nawal dans son journal de frontière. Les volontaires ne réussissent même pas à aider tous ceux qui sont dans les bois en territoire polonais : certains à seulement trois kilomètres de la frontière, d’autres plus loin, voire vingt kilomètres à l’intérieur. Pour ceux qui se trouvent sur le territoire biélorusse la situation est encore plus dramatique : ils sont complètement livrés à leur sort.

Grands coeurs

Nawal est parfois aidée par un chauffeur de taxi local pour transporter les gens à Minsk. Des trajets pour sauver la vie de ceux qui n’ont pas mangé depuis des jours. En fait, il n’y a plus grand-chose à faire à part acheter de la nourriture et la livrer à cet homme bon, qui l’apporte ensuite aux migrants.

Avant-hier une femme, après 25 jours de cet enfer, a réussi à arriver à Varsovie. Nawal a donc demandé à ses contacts sociaux de lui chercher un endroit où dormir dans cette ville. La réponse d’Italie est arrivée : heureusement, il y a beaucoup de gens au grand cœur.

La volontaire a devant les yeux des images terribles, auxquelles s’ajoutent les récits d’autres témoins : la police bloquant des familles entières, avec des enfants effrayés et affamés auxquels on refuse même de l’eau ; de jeunes Syriens arrêtés en Pologne et hospitalisés en raison de leur état critique : dès qu’ils se rétabliront, ils seront expulsés. Il semble que certains d’entre eux aient demandé l’asile politique et le droit international exige que leur volonté soit respectée. Mais il est peu probable que cela se fasse.

Une femme errant depuis des jours dans la forêt, avec la faim, le gel, la solitude, et son téléphone portable presque déchargé, était en danger de mort, heureusement elle a été rejointe et secourue. Une parmi beaucoup. Et encore, une famille de 10, petite communauté à laquelle s’ajoute chaque jour quelqu’un d’autre : « Ils ont déjà tenté huit fois de franchir la frontière polonaise et à chaque fois, après avoir demandé l’asile, ils ont été ramenés dans la forêt. Il y a des femmes dans le groupe, dont une femme âgée. Mais hier soir quelque chose de très grave s’est produit et le groupe a disparu après nous avoir envoyé ce message : un chien policier a attaqué un garçon de Deraa (Syrie) et l’ a mordu à la tête. A partir de ce moment, je n’ai plus de nouvelles. Je ne peux pas décrire ce que je ressens », explique Nawal.

Colère et frustration

On ne peut que l’imaginer, mais elle est là, suivant de près cette tragédie humanitaire, avec de la colère et un sentiment de frustration. Et puis encore des enfants, de plus en plus frigorifiés, qui ont besoin de manger : « Cette nuit entre 3 et 4 h., un hélicoptère a terrifié les petits. C’était la première fois qu’ ils ont pu s’endormir après une journée terrible », raconte-t-elle. D’autres suppliant : Dieu, j’ai faim. Et les destins individuels deviennent le paradigme d’un échec tragique. « Cet enfant – dit Nawal en choisissant un exemple parmi tant d’autres – est aux portes de l’Europe. Il est de ceux qui enterreront la dignité d’une Europe unie. Oui, l’Union européenne a perdu sa dignité à cette frontière. L’enfant tente encore de sourir, il a été amputé des deux jambes et n’a pas pu obtenir de l’eau et de la nourriture depuis trop longtemps. Peut-être qu’un jour il retournera dans son pays d’origine ou peut-être mourra-t-il près de cette frontière à cause du froid et de la faim et il nous restera la tâche ardue de nous regarder dans le miroir au cours des prochaines années ».

Oui, elle a raison, Nawal, et lorsque nous nous regarderons, nous verrons le visage de celui qui a fermé ses yeux et son cœur : le visage du bourreau et de son complice.

Le renvoi des réfugié.es syrien.nes est un crime contre l’Humanité

Dix ans après le début de la révolution syrienne, les Syrien.nes de l’intérieur poursuivent leur résistance contre le régime Assad. Depuis le début de cette année 2021, alors que la presse s’en est largement désintéressée, la Syrie revit les étapes de la révolution, à vitesse accélérée. Tout d’abord l’apparition des messages contre la réélection d’Assad qui ont envahi les murs à Sweida (au sud), ensuite les manifestations populaires, aussi bien à Idleb au nord-ouest que dans la région de Daraa au sud (sous contrôle du régime), qui scandent à nouveau les slogans de la révolution. Sans oublier la grève générale dans la région de Daraa, le jour des « élections » présidentielles, et les autres formes de résistance ailleurs en Syrie, de Damas-campagne à Alep, en passant par Homs. Les réactions répressives du régime ont été immédiates: arrestations partout en Syrie, siège de Daraa et  famine imposée, suivis par les bombardements et le déplacement forcé de la population.

Les événements à Daraa ont été médiatisés et ont suscité des prises de position verbales par plusieurs pays occidentaux (la France, l’Europe et le Canada) pour dénoncer cette répression armée tout comme le refus du régime de laisser passer l’aide humanitaire dans la région assiégée.

Malgré cette résistance qui n’a jamais cessé et malgré la faillite économique de la Syrie d’Assad, le président du CICR Peter Maurer invite la communauté internationale, lors de la conférence de Bruxelles le 30 mars 2021, à augmenter l’aide humanitaire à l’intérieur de la Syrie(via le régime). Curieusement pour P. Maurer la question de la responsabilité d’Assad dans cette catastrophe doit s’effacer devant l’urgence humanitaire. On oublie là que les camps des déplacés internes dans le nord-ouest de la Syrie tout comme dans le sud sont privés d’aide humanitaire suffisante, alors que l’aide véhiculée par le régime n’atteint que très partiellement ceux qui en ont besoin

Récemment, le haut commissaire de l’ONU pour les réfugié.es, Filippo Grandi, a fait une visite de deux jours à Damas. Il a demandé au gouvernement d’Assad d’assurer la sécurité des réfugié.es à leur retour en Syrie! Comment peut-on demander à un criminel toujours actif et à ses services de renseignements de sinistre notoriété d’assurer la sécurité de leurs victimes, qui avaient fui le pays à cause de ce même criminel et de son appareil « sécuritaire » (voir le rapport d’Amnesty International et de celui de HRW au sujet des dangers du retour des réfugiés)? D’ailleurs, une chercheuse de HRW lance une alerte contre le rapprochement visible des organisations de l’ONU avec la Syrie d’Assad.

Alors que les Syrien.nes tentent aujourd’hui encore de fuir leur pays pour trouver refuge en Europe ou ailleurs, ceci malgré les dangers de ce périple (voir le passage de la Biélorussie en Pologne), le Danemark continue de retirer les permis de séjours de certains réfugié.es syrien.nes et de les confiner dans un centre de rétention en attendant (et peut-être pour forcer) leur accord pour un renvoi vers la Syrie. Ces centres de rétention constituent une privation de la liberté de ces gens qui ont le choix entre la mort ou rester pour une période indéterminée en rétention! 

La Cour Européenne pour les Droits de l’Homme a jugé un cas de renvoi de la Russie vers la Syrie, en se basant sur plusieurs rapports récents relatifs à la situation en Syrie. Elle a ainsi rendu sa décision le 14 septembre concluant que tout renvoi en Syrie pourrait mettre la vie des personnes renvoyées en danger ou bien les exposer à des mauvais traitements etc., ceci quel que soit leur statut dans le pays d’asile et quelle que soit la région dont ils sont originaires. Il semble que le Danemark ne voie pas là de raison pour changer ses pratiques.

Mazen Darwish et Mariana Karkoutly, avocat et juriste activistes syrien.es étaient récemment invité.es au Palais fédéral pour témoigner de la situation politique et humanitaire en Syrie, iels ont mis en garde explicitement contre tout renvoi des réfugié.es vers la Syrie1

Aujourd’hui, les Syrien.nes en Europe craignent leur renvoi en Syrie. Plusieurs procès sont en cours en Europe contre les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Procès utiles et nécessaires certes, mais qui ne répondent pas à la question que se posent des centaines de milliers de syrien.nes: où est mon père? où est ma soeur? que sont-ils tous devenus?

Mazen Darwish, Mariana Karkoutly et Ibraheem Malki, activistes pour les droits humains, affirment qu’en Syrie seuls la justice et le principe de la responsabilité permettront à une solution politique d’émerger et d’acheminer le pays vers une paix durable. Iels demandent à la Suisse d’utiliser la compétence universelle dans le cas du dossier syrien1.

Quant à Tawfik Chamaa, médecin d’origine syrienne à Genève, membre fondateur de l’UOSSM, il rappelle que la crise économique en Syrie est aggravée par le COVID, en particulier dans la région nord-ouest qui abrite la majorité des déplacé.es forcé.es. Il appelle la Suisse à l’aide pour obtenir sans délai des doses de vaccin en quantité suffisante dans cette région1.

Ne fermons pas les yeux sur l’évidence que le renvoi des réfugié.es syrien.nes en Syrie serait aujourd’hui un crime contre l’Humanité et que seule une transition politique sans le régime Assad peut changer cette situation.

Assad n’est pas un rempart contre le terrorisme, il en est l’instigateur (voir l’intervention de I. Malki).


1 Voir les interventions de M. Karkoutly, de M. Darwish, de I. Malki et de T. Chamaa