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Retour en enfer, seul choix laissé aux Migrant.es

Lettre ouverte adressée à M. Antonio Vitorino, directeur général de l’OIM

Monsieur le Directeur général de l’OIM,

Notre collectif Femmes Syriennes pour la Démocratie (FSD) suit avec beaucoup d’inquiétude les événements qui se passent sur la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Comme vous le savez, parmi les migrant.es qui sont pris en otage et qui risquent leur vie sur cette frontière il y a beaucoup de ressortissant.es syrien.nes. 

Les dernières nouvelles indiquent que les autorités biélorusses poussent les migrant.es vers la frontière avec l’Union Européenne, qui refuse de les laisser entrer. La nourriture et l’eau manquent fortement, seule une petite quantité d’aide leur parvient du côté biélorusse alors que les forces polonaises refusent d’aider même les plus vulnérables. 

Très récemment nous avons appris par Nawal SOUFI qu’actuellement les migrant.es reçoivent un papier leur donnant le choix entre déposer une demande d’asile en Biélorussie ou bien demander leur rapatriement « volontaire » via l’OIM (voir une photo de ce papier ci-après). Vous trouverez aussi, ci-joint, une traduction en français d’une interview de Nawal SOUFI, publiée sur un site d’information, en italien.

Photo du papier distribué aux Migrant.es à la frontière

Vous n’êtes pas sans savoir que si la Biélorussie donne des visas à des ressortissant.es en quête de sécurité c’est seulement pour son propre intérêt, elle ne leur octroierait donc certainement pas l’asile. Ce qui veut dire qu’une demande d’asile aboutirait, très certainement, à leur renvoi vers leur pays d’origine. Ce qui a pour conséquence que le seul choix proposé à ces gens c’est le retour à l’enfer qu’ils tentent de fuir. Et la grande majorité de ces personnes n’a plus ni la possibilité de vivre en sécurité dans son pays d’origine ni la possibilité de le quitter. En tout les cas toutes les frontières sont fermées aujourd’hui pour les Syrien.nes.

L’implication de l’OIM dans ce « choix » de rapatriement nous surprend, alors même que les organisations de défense des droits humains lancent l’alerte contre tout renvoi vers la Syrie. Il est clair qu’aujourd’hui aucune région de la Syrie n’est sûre, selon la décision de la Cour Européenne pour les Droits de l’Homme du 14 septembre 2021.

Nous vous demandons donc d’agir rapidement pour sauver ces migrant.es (enfants, femmes et hommes) en leur donnant accès à de l’aide humanitaire tout d’abord et en les aidant ensuite à trouver un lieu et un vrai pays d’accueil.

En vous remerciant pour l’intérêt que vous porterez à cette lettre, nous vous adressons, Monsieur le Directeur général de l’OIM, nos salutations distinguées.

Femmes Syriennes pour la Démocratie

“Dans la forêt je vois mourir les réfugiés et avec eux meurt notre dignité”

Témoignage de Nawal SOUFI

Article publié le 12.11.2021 en italien sur le site Striscia Rossa et traduit en français par FSD

La situation à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne s’aggrave d’heure en heure. Désormais, les migrants, en réalité des réfugiés fuyant la guerre qui devraient être protégés par le droit international, sont devenus des «armes non conventionnelles», des otages innocents de ce qui se trame dans leur dos et à leurs dépens. En attendant que les institutions européennes prennent des décisions, c’est aux volontaires et aux activistes qu’incombe la tâche de rendre leur situation moins difficile et d’essayer d’éviter la mort de milliers de personnes bloquées dans la forêt.

Nawal Soufi par exemple, militante italo-marocaine engagée pour la défense des droits humains des migrants, que l’on connaît déjà pour l’avoir suivie sur la route des Balkans, est là pour documenter, images et témoignages effroyables à l’appui, les conséquences du jeu politique cynique où prévalent les intérêts partisans au mépris des principes humanitaires.

« Les bébés sont sans lait et les mères ne peuvent plus allaiter, car elles vivent dans des conditions inhumaines depuis longtemps » explique Nawal dans son journal de frontière. Les volontaires ne réussissent même pas à aider tous ceux qui sont dans les bois en territoire polonais : certains à seulement trois kilomètres de la frontière, d’autres plus loin, voire vingt kilomètres à l’intérieur. Pour ceux qui se trouvent sur le territoire biélorusse la situation est encore plus dramatique : ils sont complètement livrés à leur sort.

Grands coeurs

Nawal est parfois aidée par un chauffeur de taxi local pour transporter les gens à Minsk. Des trajets pour sauver la vie de ceux qui n’ont pas mangé depuis des jours. En fait, il n’y a plus grand-chose à faire à part acheter de la nourriture et la livrer à cet homme bon, qui l’apporte ensuite aux migrants.

Avant-hier une femme, après 25 jours de cet enfer, a réussi à arriver à Varsovie. Nawal a donc demandé à ses contacts sociaux de lui chercher un endroit où dormir dans cette ville. La réponse d’Italie est arrivée : heureusement, il y a beaucoup de gens au grand cœur.

La volontaire a devant les yeux des images terribles, auxquelles s’ajoutent les récits d’autres témoins : la police bloquant des familles entières, avec des enfants effrayés et affamés auxquels on refuse même de l’eau ; de jeunes Syriens arrêtés en Pologne et hospitalisés en raison de leur état critique : dès qu’ils se rétabliront, ils seront expulsés. Il semble que certains d’entre eux aient demandé l’asile politique et le droit international exige que leur volonté soit respectée. Mais il est peu probable que cela se fasse.

Une femme errant depuis des jours dans la forêt, avec la faim, le gel, la solitude, et son téléphone portable presque déchargé, était en danger de mort, heureusement elle a été rejointe et secourue. Une parmi beaucoup. Et encore, une famille de 10, petite communauté à laquelle s’ajoute chaque jour quelqu’un d’autre : « Ils ont déjà tenté huit fois de franchir la frontière polonaise et à chaque fois, après avoir demandé l’asile, ils ont été ramenés dans la forêt. Il y a des femmes dans le groupe, dont une femme âgée. Mais hier soir quelque chose de très grave s’est produit et le groupe a disparu après nous avoir envoyé ce message : un chien policier a attaqué un garçon de Deraa (Syrie) et l’ a mordu à la tête. A partir de ce moment, je n’ai plus de nouvelles. Je ne peux pas décrire ce que je ressens », explique Nawal.

Colère et frustration

On ne peut que l’imaginer, mais elle est là, suivant de près cette tragédie humanitaire, avec de la colère et un sentiment de frustration. Et puis encore des enfants, de plus en plus frigorifiés, qui ont besoin de manger : « Cette nuit entre 3 et 4 h., un hélicoptère a terrifié les petits. C’était la première fois qu’ ils ont pu s’endormir après une journée terrible », raconte-t-elle. D’autres suppliant : Dieu, j’ai faim. Et les destins individuels deviennent le paradigme d’un échec tragique. « Cet enfant – dit Nawal en choisissant un exemple parmi tant d’autres – est aux portes de l’Europe. Il est de ceux qui enterreront la dignité d’une Europe unie. Oui, l’Union européenne a perdu sa dignité à cette frontière. L’enfant tente encore de sourir, il a été amputé des deux jambes et n’a pas pu obtenir de l’eau et de la nourriture depuis trop longtemps. Peut-être qu’un jour il retournera dans son pays d’origine ou peut-être mourra-t-il près de cette frontière à cause du froid et de la faim et il nous restera la tâche ardue de nous regarder dans le miroir au cours des prochaines années ».

Oui, elle a raison, Nawal, et lorsque nous nous regarderons, nous verrons le visage de celui qui a fermé ses yeux et son cœur : le visage du bourreau et de son complice.