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“Dans la forêt je vois mourir les réfugiés et avec eux meurt notre dignité”

Témoignage de Nawal SOUFI

Article publié le 12.11.2021 en italien sur le site Striscia Rossa et traduit en français par FSD

La situation à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne s’aggrave d’heure en heure. Désormais, les migrants, en réalité des réfugiés fuyant la guerre qui devraient être protégés par le droit international, sont devenus des «armes non conventionnelles», des otages innocents de ce qui se trame dans leur dos et à leurs dépens. En attendant que les institutions européennes prennent des décisions, c’est aux volontaires et aux activistes qu’incombe la tâche de rendre leur situation moins difficile et d’essayer d’éviter la mort de milliers de personnes bloquées dans la forêt.

Nawal Soufi par exemple, militante italo-marocaine engagée pour la défense des droits humains des migrants, que l’on connaît déjà pour l’avoir suivie sur la route des Balkans, est là pour documenter, images et témoignages effroyables à l’appui, les conséquences du jeu politique cynique où prévalent les intérêts partisans au mépris des principes humanitaires.

« Les bébés sont sans lait et les mères ne peuvent plus allaiter, car elles vivent dans des conditions inhumaines depuis longtemps » explique Nawal dans son journal de frontière. Les volontaires ne réussissent même pas à aider tous ceux qui sont dans les bois en territoire polonais : certains à seulement trois kilomètres de la frontière, d’autres plus loin, voire vingt kilomètres à l’intérieur. Pour ceux qui se trouvent sur le territoire biélorusse la situation est encore plus dramatique : ils sont complètement livrés à leur sort.

Grands coeurs

Nawal est parfois aidée par un chauffeur de taxi local pour transporter les gens à Minsk. Des trajets pour sauver la vie de ceux qui n’ont pas mangé depuis des jours. En fait, il n’y a plus grand-chose à faire à part acheter de la nourriture et la livrer à cet homme bon, qui l’apporte ensuite aux migrants.

Avant-hier une femme, après 25 jours de cet enfer, a réussi à arriver à Varsovie. Nawal a donc demandé à ses contacts sociaux de lui chercher un endroit où dormir dans cette ville. La réponse d’Italie est arrivée : heureusement, il y a beaucoup de gens au grand cœur.

La volontaire a devant les yeux des images terribles, auxquelles s’ajoutent les récits d’autres témoins : la police bloquant des familles entières, avec des enfants effrayés et affamés auxquels on refuse même de l’eau ; de jeunes Syriens arrêtés en Pologne et hospitalisés en raison de leur état critique : dès qu’ils se rétabliront, ils seront expulsés. Il semble que certains d’entre eux aient demandé l’asile politique et le droit international exige que leur volonté soit respectée. Mais il est peu probable que cela se fasse.

Une femme errant depuis des jours dans la forêt, avec la faim, le gel, la solitude, et son téléphone portable presque déchargé, était en danger de mort, heureusement elle a été rejointe et secourue. Une parmi beaucoup. Et encore, une famille de 10, petite communauté à laquelle s’ajoute chaque jour quelqu’un d’autre : « Ils ont déjà tenté huit fois de franchir la frontière polonaise et à chaque fois, après avoir demandé l’asile, ils ont été ramenés dans la forêt. Il y a des femmes dans le groupe, dont une femme âgée. Mais hier soir quelque chose de très grave s’est produit et le groupe a disparu après nous avoir envoyé ce message : un chien policier a attaqué un garçon de Deraa (Syrie) et l’ a mordu à la tête. A partir de ce moment, je n’ai plus de nouvelles. Je ne peux pas décrire ce que je ressens », explique Nawal.

Colère et frustration

On ne peut que l’imaginer, mais elle est là, suivant de près cette tragédie humanitaire, avec de la colère et un sentiment de frustration. Et puis encore des enfants, de plus en plus frigorifiés, qui ont besoin de manger : « Cette nuit entre 3 et 4 h., un hélicoptère a terrifié les petits. C’était la première fois qu’ ils ont pu s’endormir après une journée terrible », raconte-t-elle. D’autres suppliant : Dieu, j’ai faim. Et les destins individuels deviennent le paradigme d’un échec tragique. « Cet enfant – dit Nawal en choisissant un exemple parmi tant d’autres – est aux portes de l’Europe. Il est de ceux qui enterreront la dignité d’une Europe unie. Oui, l’Union européenne a perdu sa dignité à cette frontière. L’enfant tente encore de sourir, il a été amputé des deux jambes et n’a pas pu obtenir de l’eau et de la nourriture depuis trop longtemps. Peut-être qu’un jour il retournera dans son pays d’origine ou peut-être mourra-t-il près de cette frontière à cause du froid et de la faim et il nous restera la tâche ardue de nous regarder dans le miroir au cours des prochaines années ».

Oui, elle a raison, Nawal, et lorsque nous nous regarderons, nous verrons le visage de celui qui a fermé ses yeux et son cœur : le visage du bourreau et de son complice.

Le renvoi des réfugié.es syrien.nes est un crime contre l’Humanité

Dix ans après le début de la révolution syrienne, les Syrien.nes de l’intérieur poursuivent leur résistance contre le régime Assad. Depuis le début de cette année 2021, alors que la presse s’en est largement désintéressée, la Syrie revit les étapes de la révolution, à vitesse accélérée. Tout d’abord l’apparition des messages contre la réélection d’Assad qui ont envahi les murs à Sweida (au sud), ensuite les manifestations populaires, aussi bien à Idleb au nord-ouest que dans la région de Daraa au sud (sous contrôle du régime), qui scandent à nouveau les slogans de la révolution. Sans oublier la grève générale dans la région de Daraa, le jour des « élections » présidentielles, et les autres formes de résistance ailleurs en Syrie, de Damas-campagne à Alep, en passant par Homs. Les réactions répressives du régime ont été immédiates: arrestations partout en Syrie, siège de Daraa et  famine imposée, suivis par les bombardements et le déplacement forcé de la population.

Les événements à Daraa ont été médiatisés et ont suscité des prises de position verbales par plusieurs pays occidentaux (la France, l’Europe et le Canada) pour dénoncer cette répression armée tout comme le refus du régime de laisser passer l’aide humanitaire dans la région assiégée.

Malgré cette résistance qui n’a jamais cessé et malgré la faillite économique de la Syrie d’Assad, le président du CICR Peter Maurer invite la communauté internationale, lors de la conférence de Bruxelles le 30 mars 2021, à augmenter l’aide humanitaire à l’intérieur de la Syrie(via le régime). Curieusement pour P. Maurer la question de la responsabilité d’Assad dans cette catastrophe doit s’effacer devant l’urgence humanitaire. On oublie là que les camps des déplacés internes dans le nord-ouest de la Syrie tout comme dans le sud sont privés d’aide humanitaire suffisante, alors que l’aide véhiculée par le régime n’atteint que très partiellement ceux qui en ont besoin

Récemment, le haut commissaire de l’ONU pour les réfugié.es, Filippo Grandi, a fait une visite de deux jours à Damas. Il a demandé au gouvernement d’Assad d’assurer la sécurité des réfugié.es à leur retour en Syrie! Comment peut-on demander à un criminel toujours actif et à ses services de renseignements de sinistre notoriété d’assurer la sécurité de leurs victimes, qui avaient fui le pays à cause de ce même criminel et de son appareil « sécuritaire » (voir le rapport d’Amnesty International et de celui de HRW au sujet des dangers du retour des réfugiés)? D’ailleurs, une chercheuse de HRW lance une alerte contre le rapprochement visible des organisations de l’ONU avec la Syrie d’Assad.

Alors que les Syrien.nes tentent aujourd’hui encore de fuir leur pays pour trouver refuge en Europe ou ailleurs, ceci malgré les dangers de ce périple (voir le passage de la Biélorussie en Pologne), le Danemark continue de retirer les permis de séjours de certains réfugié.es syrien.nes et de les confiner dans un centre de rétention en attendant (et peut-être pour forcer) leur accord pour un renvoi vers la Syrie. Ces centres de rétention constituent une privation de la liberté de ces gens qui ont le choix entre la mort ou rester pour une période indéterminée en rétention! 

La Cour Européenne pour les Droits de l’Homme a jugé un cas de renvoi de la Russie vers la Syrie, en se basant sur plusieurs rapports récents relatifs à la situation en Syrie. Elle a ainsi rendu sa décision le 14 septembre concluant que tout renvoi en Syrie pourrait mettre la vie des personnes renvoyées en danger ou bien les exposer à des mauvais traitements etc., ceci quel que soit leur statut dans le pays d’asile et quelle que soit la région dont ils sont originaires. Il semble que le Danemark ne voie pas là de raison pour changer ses pratiques.

Mazen Darwish et Mariana Karkoutly, avocat et juriste activistes syrien.es étaient récemment invité.es au Palais fédéral pour témoigner de la situation politique et humanitaire en Syrie, iels ont mis en garde explicitement contre tout renvoi des réfugié.es vers la Syrie1

Aujourd’hui, les Syrien.nes en Europe craignent leur renvoi en Syrie. Plusieurs procès sont en cours en Europe contre les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Procès utiles et nécessaires certes, mais qui ne répondent pas à la question que se posent des centaines de milliers de syrien.nes: où est mon père? où est ma soeur? que sont-ils tous devenus?

Mazen Darwish, Mariana Karkoutly et Ibraheem Malki, activistes pour les droits humains, affirment qu’en Syrie seuls la justice et le principe de la responsabilité permettront à une solution politique d’émerger et d’acheminer le pays vers une paix durable. Iels demandent à la Suisse d’utiliser la compétence universelle dans le cas du dossier syrien1.

Quant à Tawfik Chamaa, médecin d’origine syrienne à Genève, membre fondateur de l’UOSSM, il rappelle que la crise économique en Syrie est aggravée par le COVID, en particulier dans la région nord-ouest qui abrite la majorité des déplacé.es forcé.es. Il appelle la Suisse à l’aide pour obtenir sans délai des doses de vaccin en quantité suffisante dans cette région1.

Ne fermons pas les yeux sur l’évidence que le renvoi des réfugié.es syrien.nes en Syrie serait aujourd’hui un crime contre l’Humanité et que seule une transition politique sans le régime Assad peut changer cette situation.

Assad n’est pas un rempart contre le terrorisme, il en est l’instigateur (voir l’intervention de I. Malki).


1 Voir les interventions de M. Karkoutly, de M. Darwish, de I. Malki et de T. Chamaa

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après. 

Intervention de Ibraheem Malki 4/4

Je suis l’avocat Ibraheem Malki, membre du comité pour la défense des détenu.es en Syrie, ancien détenu et aujourd’hui je suis réfugié en Suisse.

Je remercie mes collègues qui ont abordé la question des violations en Syrie. A la lumière de ces violations, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre commis par Bachar al-Assad envers les Syrien.nes, on se demande comment le monde tout entier et en particulier les pays actifs dans les droits humains, y compris la Suisse, n’en sont pas venus à l’évidence que ce dictateur est un criminel? Les crimes continuent en Syrie, le monde reste silencieux, et il y a là une lacune dans le principe de la responsabilité. 

La Syrie a vécu ces dernières années et vit toujours un conflit armé brutal, des attaques aveugles par  bombardements aériens, tuant des civils, détruisant des villes et utilisant des armes chimiques toxiques sur le peuple syrien. L’injustice, l’oppression et la brutalité ont été et sont encore le langage du régime, de ses services de renseignement et de ses forces armées pour faire face aux syrien.nes pacifiques. Et dans cette brutalité, Bachar al-Assad a eu et tient encore le rôle principal qui a conduit à la tragédie du peuple syrien qui se poursuit.

Et à propos de ces crimes, qui touchent aussi Europe et de la propagation du terrorisme en Europe, ils portent aussi la signature d’Assad, criminel de guerre par excellence. 

Nous, en tant que Syrien.nes, voulons la justice. Nous ne nous vengeons pas, nous voulons respecter le principe de la justice, même s’il est quelque peu incomplet. Il n’est pas possible de résoudre le problème de la Syrie sans le principe de la responsabilité. Ensuite viendra la réconciliation, et la suite. Même la question de la stabilité et de la solution politique ne peut se régler sans régler d’abord la question de la responsabilité.

Aujourd’hui, je m’adresse ici au Conseil Fédéral, qui incarne une histoire d’humanité et de valeurs humaines, héberge les conventions de Genève et leurs protocoles qui ont été établis en Suisse, et de nombreuses organisations internationales de défense des droits humains: « Vous ne devriez pas fermer les yeux sur l’impunité ni accepter l’idée que Bachar al-Assad soit maintenu comme président reconnu et agréé par les Etats Unis ou l’Europe ». 

Bern, le 30.09.2021

En Syrie maintenant, nous n’avons pas d’autre choix que de revendiquer la justice. Vous savez que certaines instances pour rendre justice ne sont pas accessibles à cause du veto russe qui empêche l’accès à la Cour pénale internationale d’une part et à cause de la présence du régime à l’intérieur de la Syrie d’autre part. Par conséquent, nous demandons l’application du principe de la compétence universelle qui pourrait être appliqué pour les violations graves commises en Syrie. Deux pays, l’Allemagne et la Norvège, ont instruit des procès basés sur ce principe. Le tribunal de Coblence en est l’exemple, où deux anciens responsables qui travaillaient pour les renseignements généraux en Syrie, dans la branche de Damas, sont jugés:

– Eyad A. qui a été condamné à quatre ans de prison pour avoir commis une trentaine de crimes contre l’humanité. 

– Le général Anwar R. qui est actuellement jugé pour des crimes contre l’humanité, et pour qui le verdict sera rendu dans deux mois. L’avocat Brooker s’attend à ce que le verdict soit de plus de vingt ans et puisse atteindre la réclusion à perpétuité. 

La juge Catherine Marchi-Uhel, responsable du mécanisme international impartial et indépendant de l’ONU situé à Genève, a estimé que le tribunal de Coblence est le premier tribunal au monde à rendre un verdict de condamnation pour des violations commises en Syrie. Bien sûr, ce résultat doit beaucoup à de nombreuses personnalités, des procureurs, des enquêteurs et des professionnels du droit. Il y a 12 procès en cours en Europe (en Allemagne, Norvège, France, Suède, Pays-Bas et Autriche). Alors qu’en Suisse, il y a qu’une procédure contre Rifaat al-Assad (oncle de Bachar al-Assad) mais qui n’avance pas. Trial International a accusé le procureur général suisse d’avoir ralenti la mise en oeuvre de la procédure contre Rifaat al-Assad. Une dénonciation pénale de Trial contre Rifaat al-Assad a eu lieu en 2013 et ensuite la procédure a été gelée. Elle a été réactivée en 2017, puis elle a été gelée encore une fois. Il semble qu’il n’y ait pas de volonté politique pour aller de l’avant avec ce dossier, alors que la Suisse est un pays neutre et le lieu de la solution de nombreux problèmes et réconciliations par excellence.

Selon José de la Mata,  le juge espagnol qui examine le procès intenté par l’Espagne contre Rifaat al-Assad, celui-ci posséderait une fortune en Suisse depuis 1984. L’argent volé à la Syrie serait en partie en Suisse.

Nous attendons avec espoir que la Suisse joue un rôle important en ouvrant les portes à la poursuite des auteurs de crimes de guerre (notamment Rifaat al-Assad*, auteur de massacres à Palmyre et à Hama). La Suisse a l’expérience, l’intégrité, la justice, l’impartialité, une force économique, une expertise technique et diplomatique, et peut supporter des charges financières, mais elle a besoin de volonté politique.

Je vous remercie pour votre écoute. Je vous remercie d’avance d’écouter les victimes des violations à l’encontre des détenu.es d’opinion et les prisonniers de Syrie et pour écouter les demandes du peuple syrien pour mettre fin à sa souffrance. Car vous portez en vous la même humanité que nous tou.tes dans ce monde.


* Rifaat al-Assad retourne en Syrie le 7 octobre 2021 pour y trouver refuge et éviter la condamnation qui a été confirmée en France. Plus d’information sur le site de Trial International

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après.

Intervention de Mazen Darwish, 2/4

Je remercie ma collègue Mariana de nous avoir rappelé quelques femmes syriennes d’exception, et je suis fier de connaître la plupart d’entre elles, dont ma collègue Razan Zaitouneh.

La source de ma fierté pour ces femmes n’est pas que nous partagions la même nationalité syrienne, mais le fait que malgré la diversité de nos affiliations sectaires et ethniques, et même de nos positions politiques, nous avons tou.tes pu participer ensemble au rejet du régime  tyrannique pour essayer d’atteindre la démocratie en Syrie.

Les efforts d’un groupe de femmes, en particulier les victimes, nous ont permis en tant que défenseurs des droits humains et en tant qu’organisations civiles syriennes et internationales, d’essayer d’obtenir justice par le biais des tribunaux européens en utilisant la compétence universelle. Ceci a été le cas pour les procédures lancées en France, en Allemagne et en Suède suite à l’utilisation d’armes chimiques.

Razan Zaitouneh était à Douma (ville de la Ghouta de Damas), avec l’équipe de travail du VDC (Centre de documentation des violations), lors de l’attaque chimique d’août 2013. La présence des victimes arrivées en Europe et leur courage nous ont permis de lancer la procédure.

L’utilisation d’armes chimiques, au 21e siècle, s’est malheureusement produite et s’est répétée des centaines de fois contre des civils.

Bern, 30.09.2021

L’une de mes connaissances, vivant dans les zones contrôlées par le régime à proximité des zones de la Ghouta, est une personne très éloignée de mes positions politiques et de celles en faveur des droits humains. Cette personne veut simplement vivre en paix. Mais cette personne m’a dit qu’elle était heureuse que notre centre se soit impliqué dans la procédure contre les responsables de l’utilisation d’armes chimiques dans la Ghouta. Ce fût une surprise pour moi et je lui en ai demandé la raison, surtout qu’elle n’avait jamais exprimé de prise de position contre le régime, ni aucune opposition. Sa réponse a été que si le vent avait tourné ce jour-là,  le gaz chimique aurait pu atteindre sa maison et tuer sa famille. Pour cette personne,  ce régime représentait simplement une menace pour l’humanité et pour tous les gens, quelles que soient leurs affiliations sectaires, ethniques et politiques. Les armes utilisées par le régime contre les civils, comme les armes chimiques et les barils d’explosifs ne faisant aucune distinction entre les loyalistes et les opposants au régime.

Lorsque nous utilisons les outils disponibles pour obtenir justice, notre motivation n’est pas la vengeance, ça n’est pas non plus parce que nous sommes des victimes de  la torture ou à cause de la perte de ceux que nous aimions. Au contraire, nous voulons la paix et nous voulons un avenir sûr pour nos enfants afin qu’ils ne vivent pas la même expérience que nous avons vécue. Mais comment parvenir à une paix durable ?

Tout accord politique entre les parties du conflit, sans tenir compte de la question de la justice, de la responsabilité et des droits des victimes, ne sera qu’un cessez-le-feu. Un tel accord ne fera pas la paix et ne sera pas durable. Sans justice, sans responsabilité, et sans parvenir à une véritable transition politique, un tel accord se résumerait à donner du temps aux parties en conflit, et au régime en particulier, pour recharger leurs armes et pour préparer  une nouvelle guerre motivée par la vengeance, et à cause de l’absence de justice.

Je fais partie des réfugiés en Europe et je suis reconnaissant d’être maintenant en sécurité, mais je souhaite sincèrement pouvoir retourner un jour dans mon pays pour reprendre ma profession, mon bureau, mon pays, la langue que je maîtrise et retrouver les régions que je connais. Mais aujourd’hui, nous sentons, nous les réfugiés, qu’on attend de nous de retourner dans une Syrie toujours dirigée par le même régime qui a causé notre fuite, avec la domination des mêmes services de sécurité qui nous ont arrêtés; et je souligne que ma dernière arrestation a duré environ quatre ans.

Si vous avez entendu parler des photos de César (images des corps des détenu.es mort.es sous la torture), elles sont bien réelles, et j’aurais pu faire partie de ces photos et j’ai été le témoin direct de ces exactions. C’est pourquoi, quand on envisage aujourd’hui de nous renvoyer sous le même régime, avec les mêmes appareils sécuritaires, avec les mêmes conditions… Pour moi, ce serait  donner à notre tueur une autre chance de nous tuer. Et comme malheureusement la première fois il n’a pas pu nous éliminer, on nous demande cette fois d’emmener nos enfants avec nous. Je ne pense pas que ce soit juste ou acceptable.

Si nous voulons vraiment que les réfugiés puissent rentrer en Syrie, nous devons nous assurer qu’il y ait une vraie transition politique et qu’il y ait justice et responsabilité en Syrie.

Nous voulons également la justice et la responsabilité afin d’éliminer le terrorisme, et nous avons souffert du terrorisme et de l’extrémisme, et nous sommes contre le terrorisme et l’extrémisme en Syrie. Mais je ne pense pas que l’utilisation des moyens militaires pour éliminer le terrorisme et l’extrémisme soit la bonne méthode. La même erreur a été faite en Irak en 2006 où les États-Unis et leurs alliés ont formé une coalition internationale et ont bombardé al-Qaïda et tué al-Zarqawi sans justice, sans  principe de responsabilité, sans garantir la démocratie et sans le développement du pays en parallèle. Ce n’était pas la bonne méthode, car en quelques années l’Etat islamique a émergé.

Si nous allons en Syrie pour combattre le terrorisme de la même manière, en utilisant uniquement des moyens militaires, tout en maintenant une dictature sectaire au pouvoir et sans obtenir justice et  satisfaction pour les victimes, alors nous instaurerions l’émergence d’un nouveau groupe terroriste avec un nouveau nom, non seulement en Syrie mais en Europe aussi. 

Ces organisations terroristes ont besoin d’un oxygène particulier pour survivre. Leur oxygène c’est les personnes et les jeunes qui ressentent l’injustice, la persécution, le manque d’intérêt et qui ressentent le désespoir de la justice et de la loi. Ces personnes là sont  les plus susceptibles de devenir des loups solitaires et d’aller vers l’extrémisme.

Je vais évoquer ici les « élections » présidentielles et la restauration de la légitimité en Syrie… 

Mon expérience des élections c’est celles de 2014 que j’ai vécu en Syrie. Nous étions environ 8000 personnes détenues dans une prison civile, et nous avons été traduits devant le tribunal du terrorisme pour des accusations de terrorisme, par le régime. Nous étions 8000 personnes absolument opposées au régime.

Le résultat des « élections démocratiques » de 2014 au sein de notre prison a conclu que 99,8% des opposants que nous étions « ont élu » Bachar al-Assad! C’est ça les élections sous le contrôle du régime Assad et c’est ça les élections qui se déroulent au Moyen-Orient sous les dictatures.

Les civils de l’intérieur de la Syrie, de Deraa à Idlib, ont largement démontré, par la poursuite des manifestations, que les élections de mai 2021 n’ont eu aucune forme démocratique et n’ apportent donc aucune légitimité à aucune autorité politique.

En effet, ces Syriens qui pour la plupart sont à l’intérieur du pays, s’accrochent toujours à nos revendications de justice et de démocratie. Et nous sommes surpris de voir qu’ils ne sont pas fatigués, eux qui sont à l’intérieur de la Syrie, alors que  nous  à l’extérieur le sommes.

J’ai un seul ami suisse. Mon ami est fier que la Suisse puisse accueillir la rencontre de Biden et Poutine, les présidents des deux pays les plus puissants du monde. Il est aussi fier de l’équipe nationale de football qui a fait des progrès remarquables récemment, et surtout, il est fier que la Suisse soutienne financièrement des organisations concernées par la justice en Syrie, comme la nôtre….

Nous espérons que vous préserverez la fierté de mon ami et que les positions politiques suisses et l’argent des impôts n’iront pas aux criminels de guerre ni aux mauvaises orientations.


Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après. 

Intervention de Mariana Karkoutly 1/4

Cher.es invité.es, 

Je m’appelle Mariana Karkoutly. Je suis une femme syrienne déplacée de force en Syrie et je suis aujourd’hui réfugiée en Allemagne. 

Aujourd’hui et dix ans après le début de la révolution en Syrie, qui a commencé par les revendications des Syrien.nes pour leurs droits humains fondamentaux, la justice, la liberté et la dignité, beaucoup de mes ami.es et des membres de leurs familles sont toujours emprisonné.es ou considéré.es comme disparu.es en Syrie, simplement parce qu’ils ont manifesté contre une dictature. 

À ce jour, ceux qui ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Syrie – notamment des attaques aux armes chimiques contre des civils, des actes de torture, des violences sexuelles dans les centres de détention, des sièges,  la famine imposée et d’innombrables autres traitements inhumains – restent dans l’impunité.
En même temps, nous, Syrien.nes dispersé.es dans le monde, devons vivre dans la crainte constante d’être expulsé.es des pays où nous avons trouvé refuge. 

Bern, le 30.09.2021

Aujourd’hui, on estime qu’il y a plus de 150’000 personnes disparues ou détenues en Syrie, et nous ne savons pas et ne pouvons pas savoir combien d’entre elles sont en vie ou sont mortes sous la torture.
L’Observatoire syrien des droits de l’homme a recensé la mort d’environ 389’000 personnes en Syrie – 117’000 civils, dont 22’000 enfants, 14 000 femmes et 81 000 hommes. 

Aujourd’hui encore, le régime syrien utilise le siège et la famine imposée comme arme de guerre en de nombreux endroits, et tout récemment à Daraa. 

Dix ans après le début de la révolution, la Syrie est un pays déchiré par la guerre, où la société civile vit dans une situation économique terrible et dans la crainte des arrestations et des disparitions forcées. 

Depuis le 6 juin 2020, des personnes ont manifesté à plusieurs reprises dans la ville de Sweida, à majorité druze, pour protester contre la dégradation constante des conditions de vie. Les slogans politiques de ces manifestations vont jusqu’à demander le renversement du régime syrien. Ils tiennent le dirigeant Bachar al-Assad pour personnellement responsable de l’impossibilité de résoudre les nombreuses crises sociales et nationales. Aujourd’hui encore – et après tout ce qu’ils ont perdu – les Syrien.nes réclament leur liberté. 

Pendant ce temps, le régime syrien et ses alliés planifient des projets de reconstruction dans le pays, avec pour objectif un changement démographique dans des régions comme le nord de la Syrie. La reconstruction d’un pays dirigé par une dictature et des criminels de guerre ne devrait pas être possible. La reconstruction d’un pays dont la moitié de la population a été tuée, a disparu ou a fui ne devrait être ni possible ni soutenue. 

Le rapport d’Amnesty International de septembre 2021 « Vous allez à votre mort » sur la situation en Syrie souligne que les personnes qui retournent en Syrie sont emprisonnées ou disparaissent. Plus précisément, le rapport indique – et je cite: 

« Les services de renseignements syriens ont soumis les Syrien.nes qui sont rentré.es chez eux, après avoir cherché refuge à l’étranger, à la détention, à la disparition et à la torture, y compris des violences sexuelles. L’organisation a documenté un catalogue de violations horribles commises par des agents du renseignement syrien contre 66 rapatriés, dont 13 enfants. Parmi ces violations, Amnesty International a documenté cinq cas dans lesquels des détenus sont morts en détention après leur retour en Syrie, tandis que le sort de 17 personnes disparues forcées reste inconnu. »

À ce jour, les familles des personnes détenues ou disparues ne savent rien du sort de leurs proches ni de l’endroit où ils se trouvent. L’une d’entre elles est Razan Zeitoneh. Razan, célèbre avocate, militante et journaliste syrienne spécialisée dans les droits de l’homme, a consacré sa vie à la défense des prisonniers politiques, à la documentation des crimes contre l’humanité et au soutien de ceux qui ont tenté de se libérer de l’oppression. Elle est co-fondatrice des Comités de coordination locaux (LCC) – un réseau national de comités de quartier – et du Centre de documentation des violations (VDC), qui documente les violations des droits de l’homme en Syrie depuis le début de la révolution en 2011. Avec son mari et deux collègues (à savoir : Samira Khalil, Nazem Hamadi et Wael Hamada), elle a disparu à Douma le 9 décembre 2013 après qu’un groupe d’hommes armés ait pris d’assaut le bureau du centre de documentation. Personne n’a entendu parler d’eux depuis. 

Dans un rapport pour le magazine « Rise to freedom » – l’un des magazines fondés dans le sillage de la révolution en Syrie – Razan a parlé de la révolution syrienne et a dit, je cite : 

« Malgré la peur qui se lit dans leurs yeux, chacun parle avec  certitude de la liberté que seuls les Syrien.nes révolté.es connaîtront. La  liberté construite par la victoire sur les fronts, mais aussi en n’oubliant jamais que nous ne construirons pas notre État sur des cadavres ni n’endosserons l’habit du régime, et notre vengeance sera d’obtenir justice ». Fin de la citation. 

Razan Zeitoneh, Huda al-Khayty, Fadwa Mahmoud, Mariam al-Hallak, Joumana Seif, Nawal al-Yazji, Sabah al-Hallak, Majdolin Hassan, Leen al-Wafai, Samiha Nader, Hasiba Abd al-Rahman, Ferdos al-Bahra, Amina Kholani et bien d’autres femmes étonnantes et fortes, qui ne peuvent révéler leurs identités pour des raisons de sécurité jusqu’à aujourd’hui, ont ouvert la voie et se sont battues contre les lois discriminatoires à l’égard des femmes dans le cadre de la législation sur le statut des personnes  avant même le début de la révolution. Elles ont apporté une contribution très importante en documentant les violations des droits de l’homme et les atrocités commises en Syrie. De nombreux avocat.es syrien.nes, aujourd’hui dispersé.es dans la diaspora, travaillent actuellement à l’ouverture de dossiers relatifs aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité en Syrie. Ils mettent en lumière les nombreux actes de violence sexiste et sexuelle dont sont victimes les Syrien.nes dans les centres de détention, les sièges de régions et autres contextes propres aux conflits. 

Lors du premier procès au monde, en Allemagne, de deux individus ayant commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité en Syrie, Anwar R. et Eyad A., procès connu sous le nom de procès al-Khatib, deux avocates spécialisées dans les droits de l’homme, Joumana Seif et Alexandera LiLi Kather, ont présenté une affaire faisant suite au procès al-Khatib et portant sur les crimes impliquant des violences sexuelles et sexistes en Syrie, ceci au nom de l’ECCHR et des victimes et survivant.es de violences sexuelles et sexistes.

Tous ces efforts déployés par les femmes syriennes, depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui, devraient être évoqués en présentant les femmes syriennes comme des actrices actives et non comme des victimes ou des membres passives de la communauté syrienne. 

De plus, sans les immenses efforts des organisations de la société civile syrienne, des avocat.es et des militant.es syrien.nes, le processus d’utilisation de la compétence universelle comme outil pour poursuivre les criminels de guerre syriens en Europe n’aurait pas été possible.  

Outre le principe selon lequel il ne doit pas y avoir de refuge pour les criminels de guerre et l’intention de faire des efforts conjoints entre les Syriens et certaines autorités de poursuite européennes pour rattraper ces criminels, les survivant.es et les victimes doivent pouvoir bénéficier de la sécurité en Europe. 

En juillet 2012, la Croix-Rouge a qualifié les crimes en Syrie de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. La lutte pour la liberté et la justice se poursuit aujourd’hui. Nous constatons actuellement des efforts pour enquêter sur les crimes commis en Syrie et pour ouvrir des dossiers dans différents pays européens en utilisant la compétence universelle. Nous saluons ces efforts et appelons les autres pays européens à utiliser activement la compétence universelle, car les crimes qui ont été et sont toujours commis en Syrie aujourd’hui ne sont pas seulement dirigés contre les Syrien.nes, mais contre toute l’humanité.

Je travaille actuellement avec ma collègue Leila, sur les massacres dans les zones assiégées du sud de Damas, dans le cadre d’un dossier plus large qui considère la famine comme crime de guerre et crime contre l’humanité. Nous avons lancé notre enquête suite à l’initiative suisse de 2019, qui proposait de poursuivre comme criminels de guerre les responsables des actions entreprises en vue d’affamer des civils dans des pays comme la Syrie et le Yémen pendant la guerre. Les 122 États membres de la Cour pénale internationale ont approuvé à l’unanimité la proposition suisse lors de leur session annuelle de 2019 à La Haye. Selon le ministère suisse des Affaires étrangères, cette initiative vise à renforcer la protection des victimes dans les conflits. 

Depuis lors, nous avons commencé à enquêter sur ces crimes commis dans le sud de Damas. Et à ce jour, nous avons recueilli plus de 40 témoignages de violations des droits de l’homme commises dans la région. 

À la suite de notre travail, avec Yasmin Nahlawi et un groupe d’avocates syriennes, nous avons lancé une initiative appelée « Huquqyat », qui vise à former des juristes syriennes pour qu’elles puissent travailler sur les enquêtes relatives aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité en Syrie, et  élaborer des dossiers qui permettront d’appliquer la compétence universelle dans divers États européens. 

Aujourd’hui, en tant que Syrien.nes œuvrant pour que les responsables des crimes contre les droits de l’homme commis en Syrie rendent des comptes, nous demandons au gouvernement suisse d’envisager des efforts conjoints avec d’autres pays européens tels que la Norvège, la Suède et l’Allemagne pour enquêter sur les crimes de guerre et faire en sorte que les criminels de guerre rendent des comptes. Nous appelons le gouvernement suisse à écouter et à prendre en compte les demandes de la société civile syrienne et à soutenir les Syrien.nes dans leurs revendications pour une future Syrie juste, sûre et libre. 

La Syrie ne sera pas un pays sûr tant qu’elle sera dirigée par un dictateur.
La Syrie ne sera pas un pays sûr tant que les Syrien.nes subiront des arrestations et des disparitions forcées. 

Il ne peut y avoir de paix dans un pays où les criminels de guerre ne sont pas tenus responsables des crimes qu’ils ont commis. 


Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Syrie: Quelle légitimité de la commission constitutionnelle ?

Alors que la commission constitutionnelle pour la Syrie se réunissait pour la première fois à Genève le 30.10.2019, une quarantaine d’opposants se sont réunis devant l’ONU pour rappeler que le peuple syrien s’est soulevé, à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie, non pas pour demander une nouvelle constitution mais pour établir une démocratie, sans le régime Assad.

              A Genève devant le siège de l’ONU le 30.10.2019.

Les raisons sont nombreuses pour rejeter la démarche de l’ONU et contester la légitimité de cette commission, et les orateurs se sont succédés pour les énumérer:
– La formation de cette commission constitutionnelle contourne la transition politique et la formation d’un organe directeur transitoire. Le temps perdu à Genève ne servira qu’à permettre au régime et à ses amis d’achever le massacre d’Idlib.
– La légitimité de cette commission est douteuse. La constitution doit être écrite par un organe librement élu, or les Syrien.ne.s ont exprimé leur rejet de ce projet de constitution.

– Le groupe représentant la société civile dans la commission comprend des individus de l’intérieur de la Syrie qui ne sont pas indépendants du régime, et des individus qui n’ont pas les qualifications nécessaires pour participer à la discussion de textes constitutionnels.

– Cette intervention de l’ONU dans le dossier syrien ne fera que renforcer la « pseudo-légitimité » du régime Assad et fermera la porte à la justice transitionnelle.

De plus,
– L’adoption à 75% d’un texte constitutionnel fondé sur le droit international et les droits de l’homme est très contestable.
– L’échec de la Constitution de Bremer en Irak et des Accords de Taëf au Liban devrait servir de leçon. La commission constitutionnelle qui se réunit actuellement à Genève est parrainée par les trois pays qui gèrent la guerre contre les civils syriens, à savoir: la Russie de Poutine, l’Iran de Khameneï et la Turquie d’Erdogan, au détriment des Syrien.ne.s et cela n’est pas acceptable.

Pour une discussion approfondie, voir la pétition initiée par Anwar al-Bounni, ancien détenu et avocat syrien oeuvrant pour traduire les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en justice (en arabe, en anglais et en français):

https://secure.avaaz.org/ar/community_petitions/_byn_lljn_ldstwry_khyn_llthwr_lswry/?tVMatab&fbclid=IwAR2ybT7-PmRGSaphtkJUb3DgAmvgdlKcVC1LYp5lMCL99dqUF7dOCz5_2Z8

Le Régime Assad c’est ça: 5

15.01.2013: massacre sectaire à al-Haswiya commis par les forces du régime syrien

Résumé et témoignages traduits par FSD d’après le rapport complet* publié en anglais et en arabe par le Réseau Syrien des Droits de l’Homme RSDH en mai 2018, pages 4-9 :

 

Résumé

Le village d’al-Haswiya, situé à 5 km au nord de Homs, comptait 5’000 habitants au début de la révolution. Suite à la répression armée du soulèvement populaire à Homs, le village a accueilli des centaines de personnes déplacées internes de la vieille ville de Homs et du quartier al-Waer. Bien que ce village fasse partie des régions de Homs sympathisantes du soulèvement, il était resté à l’écart de l’opposition armée et des combats. Al-Haswiya a pourtant été le théâtre d’un massacre collectif à caractère sectaire perpétré par les forces du régime syrien et ses milices, entraînant la mort d’au moins 108 civils de la communauté musulmane sunnite, dont 25 enfants et 17 femmes (108 cas sont documentés).

Témoignages

Samira, une institutrice du village, dit: « Le jour du massacre, nous avons entendu parler d’activités militaires dans les environs. Craignant d’être arrêtés, mon père et mes frères se sont dirigés vers les champs, car ils étaient connus pour leur opposition au régime syrien depuis le début de la révolution. En dépit des activités militaires, j’ai décidé de me rendre à l’école du village où je travaille et j’ai vu des chars, des véhicules militaires et des combattants. Certains combattants portaient des drapeaux sur lesquels était écrit: «O Hussein**» et d’autres étaient affiliés à la Garde Nationale. Je pouvais distinguer certains de leurs dialectes. Certains d’entre eux parlaient en persan. ».

Elle ajoute: « Les soldats sont entrés dans l’école et l’ont inspectée. Ensuite, ils nous ont encerclés. Nous avons alors entendu des tirs intermittents et nous avons remarqué des incendies et de la fumée qui montait. C’était vers 11h00. Après, j’ai appelé mes frères. J’ai pu entendre le son des balles et c’était proche d’eux. ».

«Vers 14 heures, nous avons été autorisés à quitter l’école. Je suis rentrée chez moi. Sur le chemin, j’ai entendu des gens crier et pleurer. J’ai vu le cadavre d’une femme enceinte avec son fils. Son fils était l’un de mes élèves à l’école. Les deux cadavres étaient défigurés et avaient été jetés au milieu de la rue. Le cadavre de l’enfant n’avait plus d’yeux. Cette femme était venue dans notre école et elle avait insisté pour ramener son fils à la maison. Elle l’a mené à la mort». Samira a déclaré avoir vu des cadavres suspendus à des arbres et avoir vu des têtes décapitées, des enfants de moins de 20 ans. Elle a ajouté avoir vu plusieurs maisons dont les bosquets avaient été brûlés: «Je suis arrivée à notre ferme. Tout avait brûlé. Les cadavres de ma mère, de mes soeurs et de mon neveu étaient là. J’ai vu les bouteilles qu’ils avaient utilisées pour brûler les cadavres et les maisons. Je me souviens encore de l’odeur de la chair en train de brûler. Ils s’étaient vengés contre ma mère et mes sœurs, simplement parce que mes frères et mon père s’opposaient au régime. ».

« Certains des survivants qui ont pu se cacher dans les bosquets et qui ont survécu au massacre m’ont raconté les détails du meurtre de ma famille et comment leurs cadavres ont été brûlés. Ils m’ont dit que ma mère avait essayé de défendre mes sœurs et avait insulté un policier et l’avait agressé. C’est pourquoi ils ont riposté plus sévèrement contre ma famille ».

Abu al-Baraa, qui a pu fuir vers la périphérie du village alors que le régime syrien y pénétrait de force, raconte: «Je me suis caché dans un conduit d’eau toute la journée. Je suis rentré au village à la nuit tombée et j’ai vu ce qui s’était passé. J’ai vu des dizaines de femmes qui s’étaient rassemblées près de l’abattoir, près de la rivière Oronte. Elles essayaient de fuir car elles craignaient un autre massacre. Je me suis faufilé dans les maisons qui sont près de la mienne. Je suis entré dans une maison de la famille Khazzam où se trouvaient 18 cadavres. Tous étaient des femmes et des enfants. L’une des victimes était un bébé que j’ai trouvé à l’intérieur du poêle dans une chambre. Parmi les victimes, il y avait une femme enceinte dont le cadavre était criblé de balles ».

« La plupart de mes voisins ont été exécutés. La famille Za’rour, à elle seule, a eu 72 victimes, tandis que la famille Ghaloul a perdu 22 de ses membres, sans compter les victimes des familles al-Sahou, al-Mahbani, Dyab, Roumiya, Arafat, al-Tayyar et al-Qabouni. Tous les meurtres visaient des familles sunnites, tandis que les familles chiites et chrétiennes étaient épargnées. Certaines des personnes qui ont pris part au massacre et à cet abattage appartenaient à la famille chiite: al-Halabi, qui vit avec nous dans le même village. ».

Selon Abu al-Bara, la plupart des personnes arrêtées étaient des hommes qui sont restés dans le village: « Environ 200 personnes ont été arrêtées. Certains d’entre eux ont été libérés, tandis que d’autres se trouvent toujours dans des centres de détention. Il y a eu des pillages. Ils ont saisi des maisons et des voitures et j’ai appris que des viols avaient eu lieu dans la rue al-Basatin et à proximité de l’abattoir. ».

« Certains des survivants m’ont dit que le village avait été envahi par les Shabiha du régime, y compris les Alaouites et les Chiites, et que des combattants parlaient une langue inconnue ».

Mohammad est un combattant de l’opposition armée dans la banlieue nord de Homs et sa famille vit dans le village d’al-Haswiya. Mohammad déclare: «Notre village était complètement entouré de points militaires du régime. Il n’y avait qu’une sortie vers la banlieue nord de Homs. Nous avons essayé de faire de ce village un refuge sûr pour les personnes qui ont subi le déplacement interne. Et nous n’étions pas présents dans le village ».

Mohammad a raconté que sa femme et ses enfants avaient assisté au massacre alors que sa maison était pillée par des milices chiites qui ont battu sa femme et ses enfants et volé les bijoux: « Ma femme et mes enfants ont survécu, mais ils ont abattu mon neveu et mon cousin, ils ont perquisitionné chez ma sœur et l’ont violée devant ses enfants ».

Mohammad a déclaré avoir trouvé des cadavres jetés dans l’Oronte pendant un mois après le massacre. Ces cadavres ont été enterrés dans les villages de la banlieue nord de Homs: « Pas moins de 23 cadavres, dont trois femmes, ont été emportés par la rivière Oronte dans les régions d’al-Dar al-Kabra et de Ter-Ma’la. La plupart des cadavres ont été abattus d’une balle dans la tête, semble-t-il. J’ai pu identifier l’un des cadavres. Il s’appelait Abu Ryad et sa tête avait été brisée à l’aide d’un outil tranchant ».

Um Omar, une résidente du village d’al-Haswiya, a déclaré avoir vu un grand nombre d’hommes armés. Certains d’entre eux portaient un uniforme militaire, d’autres portaient des vêtements noirs et avaient un bandeau sur lequel était écrit «O Zaynab**». Um Omar a ajouté qu’ils transportaient des couperets et des fusils de chasse. De plus, Um Omar a confirmé que la majorité d’entre eux étaient des «Shabiha» (milices recrutées par le régime syrien).

Abu Ammar a déclaré avoir vu un certain nombre de cadavres après le départ de l’armée et des milices chiites du village. Certains des cadavres ont été brûlés, tels que ceux de la famille Ghaloul, qui a subi 17 morts, selon Abu Ammar. Ce dernier a réussi à survivre après avoir fui vers l’un des villages voisins quand il a appris que le village était encerclé: «Ils ont utilisé des fusils de chasse, des mitraillettes et des couperets pour tuer les familles, puis ils ont brûlé les cadavres. Les traces de violence haineuse étaient visibles sur les cadavres. Qui pourrait tuer de cette manière barbare? ».

……..

* Le RSDH a recensé au moins 57 massacres à connotation sectaire depuis mars 2011, dont 50 massacres perpétrés par les forces du régime syrien (voir le rapport complet en anglais).

** Hussein et Zaynab sont des figures de l’Islam Chiite.

Le régime Assad c’est ça: 4

«Parce que mes chaussures ressemblaient à celles d’une autre, j’ai perdu ma virginité et ils m’ont violée en bande et à répétitions!»

Témoignage de l’ancienne détenue Aaïda al-Haj Youssuf*, Traduit par FSD d’un article paru sur Zaman al-Wasl le 27.11.2018, en arabe:  

Prison de Aadra, Damas

Dans les prisons d’Assad -où se passent les pires exactions criminelles- les moments sont tous pareils, les minutes peinent à passer, chaque jour ressemble à son précédent, les visages peuvent changer, mais la souffrance accumulée est la même et c’est elle qui prévaut, avec de légères différences dans les détails des histoires des détenues; des histoires qui restent pourtant similaires.

Certains des événements douloureux qui nous ont le plus affligées, moi et les autres détenues, sont profondément ancrés dans ma mémoire et ne la quittent jamais. Les plus marquants se passaient pendant cette heure du soir où des femmes détenues dans les branches du service de renseignement (Moukhabarat) sont amenées à la section des accusées de terrorisme de la prison d’Aadra. Pendant ces moments toutes les prisonnières de cette section s’affairaient  comme des abeilles pour essayer de soulager la souffrance des nouvelles arrivées. Elles s’activaient  pour chauffer de l’eau pour les douches, pour faire de la place dans la cellule collective, pour arranger les restes de nourriture et rechercher des vêtements usés ici et là, souvent sans succès.

Après un séjour sinistre dans les branches des Moukhabarat, il y a parmi ces femmes qui arrivent à la prison de Aadra, celles qui quittent la prison dès la première session du semblant de procès qui suit, et d’autres qui attendent encore aujourd’hui leur libération ou une décision à leur sujet.

Un soir, un mois environ après mon arrivée dans cette prison, les Moukhabarat ont transfèré à la section du « terrorisme » de Aadra des femmes dont la majeure partie avaient été préalablement détenues dans la branche des Moukhabarat de l’armée de l’air. Parmi ces femmes, il y avait une jeune femme de 23 ans, brune, maigre, grande, vêtue d’un manteau noir, d’un voile noir et de chaussures blanches. Elle pleurait le plus souvent, puis se calmait sans réelle raison. Sa fatigue et son épuisement étaient bien visibles. De nombreuses cicatrices couvraient tout son corps: des hématomes, des traces de brûlures, des traces d’électrocution et des tâches de couleur rose indiquant la cicatrisation d’autres blessures. Il était évident qu’elle avait subi une torture extrêmement dure. Cette jeune femme était très semblable à toutes les autres détenues, mais d’elle se dégageait un sentiment de bonté et d’infinie simplicité.

En parlant avec elle pour la réconforter j’appris qu’elle était détenue depuis quatre mois suite à son arrestation par les Moukhabarat près de la campagne est de Damas, que lors de son arrestation elle portait une burqa qui lui a été  confisquée immédiatement, et qu’elle n’avait reçu qu’une éducation primaire. Elle m’a demandé si le saignement vaginal dont elle souffrait affecterait sa santé. J’ai été choquée quand elle m’a confié ses craintes d’être enceinte parce qu’elle avait perdu sa virginité dans la branche des Moukhabarat de l’armée de l’air lors d’un viol qu’elle y avait subi. Elle m’a rapporté que son violeur disait: «C’est ça ce que vous vouliez, c’est de votre faute si on en est arrivé là. C’est vous les traîtres et les collaborateurs». Elle m’a dit, et son visage traduisait sa honte, que plusieurs membres de cette branche se sont succédés pour la violer à plusieurs reprises. Et elle a ajouté, “ces salauds ne m’ont même pas donné une pilule pour éviter une grossesse, et pendant ces quatre mois je n’ai pas pu me laver une seule fois ». Elle m’a demandé si elle devait informer sa famille des viols dont elle avait été victime. Ne sachant quoi lui conseiller j’ai évité de lui donner une réponse. En même temps, j’ai senti la colère monter en moi et une tension énorme m’envahir car j’aurais tellement voulu lui dire oui, il faut absolument en parler. Beaucoup de femmes détenues ont subi le même sort que cette jeune femme et la plupart d’entre elles ont gardé ce secret pour elles!

Elle avait besoin de comprendre les raisons de la torture qu’elle avait subi. Ils l’avaient torturée pour lui extorquer les « aveux » qu’ils voulaient entendre, à savoir une supposée aide apportée aux « groupes armés » et de prétendues visites aux quartiers généraux secrets de ces derniers près de Damas. Elle ne pouvait rien reconnaître de tout cela car elle n’y comprenait rien.

Une semaine plus tard, elle a comparu devant le tribunal « contre le terrorisme». Le juge a ordonné son arrestation pour avoir aidé et financé les groupes armés! Elle a donc été renvoyée à la prison d’Aadra. A son retour, elle était complètement effondrée et  criait « Dites-moi  ce que j’ai fait pour mériter l’emprisonnement? ». J’aurais voulu lui répondre: « Ma petite, personne ne peut te dire pourquoi… car aucune des femmes qui sont dans cette section de la prison ne sait  pourquoi elle a été arrêtée et la majorité des accusations contre ces femmes sont fausses. Certaines sont accusées de livraison de pain ou de médicaments dans les zones assiégées, d’autres d’avoir soigné des blessés, ou encore d’avoir passé des informations. Ma petite, ici, toute action qui montre un peu d’humanité conduit à est une accusation qui pourrait t’amener à une exécution sommaire ou  à une mort lente en détention». 

Le cas de cette jeune femme n’a pas attiré l’attention de « Miriana », la « Poule d’or »** du directeur de la prison de Aadra, dont nous avons parlé dans les témoignages précédents, parce qu’elle était issue d’une famille pauvre. Au cours de son emprisonnement à Aadra, elle aidait d’autres femmes détenues, plus aisées financièrement, dans le but de gagner une petite somme d’argent pour pouvoir obtenir des produits d’hygiène et pour couvrir les frais de communications téléphoniques avec ses proches.

Deux mois et demi plus tard, elle a été surprise de recevoir la décision de sa libération dans laquelle elle a pu lire « arrêtée par erreur, à cause d’une similitude de chaussures ». A ses parents on a expliqué son arrestation  par le fait qu’une jeune femme travaillant avec les groupes armés aurait été sous surveillance des Moukhabarat et aurait porté des chaussures similaires à celles de leur fille! 

En guise d’adieu, ses derniers mots me furent adressés avec une voix innocente et une expression désemparée: «A cause d’une ressemblance de chaussures, j’ai perdu ma virginité et j’ai subi des viols répétés!».

Pendant ses quatre mois de détention dans les sous-sols de la branche des Moukhabarat d’Assad, les géôliers n’ont pas pu extorquer des aveux à cette jeune femme, malgré la torture, et n’ont su, comme des monstres déchaînés , que la violer et lui enlever ce bien si important pour une femme orientale, sa virginité!

————

* Aïda al-Haj Youssuf a passé 8 mois à la prison d’Aadra en 2017, suite à son arrestation en décembre 2016 et sa détention dans une branche des Moukhabarat. A sa libération elle a fui la Syrie vers la Turquie et depuis elle publie ses témoignages, qui lui ont valu d’être agressée physiquement

https://en.zamanalwsl.net/news/article/37723/ 

** Miriana est une détenue à la prison d’Aadra, qui intervient auprès des détenues fortunées  comme  bras du directeur de la prison, pour leur soustraire de l’argent. En contre-partie elle a les faveurs du directeur.

https://www.zamanalwsl.net/news/article/94860/

Le Régime Assad c’est ça: 3

Destruction de la tombe de l’activiste pacifiste Ghiyath Matar (l’homme qui distribuait des roses et de l’eau aux soldats de Bachar, son corps mutilé a été rendu à sa famille quatre jours après son arrestation.)

Article écrit par Maher Sharaf-el-Dine le 17.12.2018 et traduit de l’arabe par FSD.

« Marchons sur les pas de Ghiyath Matar… », Manifestation à Damas en août 2012. Source ici

Le régime Assad a détruit la tombe de Ghiyath Matar.

Le meurtre de la révolution est terminé, le moment est venu de mutiler son corps.

***

Ghiyath Matar n’étant pas un martyre comme les autres, sa tombe ne sera jamais une tombe comme les autres, surtout dans un pays gouverné à partir d’une tombe comme la Syrie (qui n’a pas entendu  Bachar Assad dire -au début de son règne- que son père gouvernait la Syrie depuis sa tombe? De plus, la famille Assad gouverne le pays  par biais du parti al-Baath dont le nom vient du vocabulaire des morts: Baath signifie résurrection).

Ghiyath Matar était bien plus qu’un martyre de la révolution et sa tombe était bien plus qu’ un peu de terre jetée sur son corps, dont par ailleurs plusieurs organes avaient été prélevés par ses assassins.

Quiconque n’a pas compris le caractère citoyen de la révolution syrienne, ne peut pas reconnaître l’importance du message de Ghiyath Matar.

Quiconque n’a pas compris que la nature citoyenne de la révolution syrienne terrifiait davantage les généraux du régime que la résistance armée ne peut pas comprendre l’assassinat de Ghiyath Matar.

Les roses et les bouteilles d’eau offertes par Ghiyath Matar et ses camarades aux soldats de Bachar étaient pour le régime comme des engins explosifs placés sous le trône de Bachar al-Assad. Une rose dans la main d’un soldat était une balle dans la poitrine du Président.

Personne n’a compris mieux qu’Assad le danger que représentaient les actions de Ghiyath Matar. C’est le locataire du palais présidentiel qui a le mieux saisi Ghiyath Matar, et il a été terrifié par son message . Aujourd’hui – au milieu de tous ces décombres et de ce chaos – il s’est souvenu de la tombe de ce jeune homme, et dès que son armée a atteint la région où il est enterré, il a ordonné la destruction de sa tombe.

***

Je ne sais pas comment la tombe de Ghiyath Matar a été détruite. Je ne sais pas non plus si les forces du régime ont d’abord fracassé et sali la pierre tombale. Mais ce dont je suis sûr c’est que pour finir ils ont soigneusement nettoyé la terre, le gravier et le marbre. Ce dont je suis certain c’est que le conducteur du bulldozer avait, à ce moment-là, le sentiment de démolir un monument imposant, et en aucun cas une simple tombe dépassant à peine du sol. Un monument où la révolution citoyenne a vécu, dans chaque recoin, un moment formidable de sa courte vie, un moment formidable de notre rêve éternel de vivre librement dans le pays dont nous portons le nom, la douleur et l’histoire, notre rêve éternel d’une Syrie citoyenne et moderne.

Un rêve qui a débuté par une rose et une bouteille d’eau ne pourra jamais être balayé, même par tous les bulldozers du monde.

………

Note de FSD: les camarades de Ghiyath Matar ont subi le même sort, l’annonce de leur mort

est récente (été 2018).

Le film documentaire (Little Ghandi) de Sam Kadi retrace la vie de Ghiyath Matar.

Le Régime Assad c’est ça: 2

Témoignage de l’enfer de Saidnaya pendant le 4e jour de l’Aid al-Adha (fête du sacrifice) de septembre 2015

Par Ayman Akad, un jeune syrien.

Traduit de l’arabe par FSD (Source: Save the Rest)

« Pour moi, la fête du sacrifice  n’est plus aujourd’hui une occasion de célébration et de joie ou même un rite sacré, comme elle l’a été dans le passé. Au contraire, elle est aujourd’hui un lien avec un passé douloureux, des geôliers haineux et des détenus sans défense. Les voix des détenus et leurs visages sont accrochés à notre esprit. Ce n’est pas mon sentiment seulement,  mais c’est le sentiment de chaque détenu qui a vécu les jours de la fête entre les murs rouges de Saidnaya. J’écrit ces lignes pour faire savoir au monde entier la quantité de haine que nous avons subi dans la prison de Saidnaya, dans le bâtiment rouge, le quatrième jour de l’Aïd al-Adha, le 28-09-2015. Ce jour, nous avons perdu de nombreux co-détenus. C’est comme si nous avions été nous les sacrifices offerts par les geôliers à leur Dieu diabolique, le régime de l’oppression et de la tyrannie. Le plus âgé des détenus dans notre cellule n’avait pas plus de 18 ans. 

Après le coucher du soleil, dont nous n’avons pas vu un rayon ce jour-là, nous attendions notre tour pour la séance de torture, ils appelaient ça « la fête de torture ».

A chaque période de fêtes en détention à Saidnaya, les géôliers consacrent une journée à la torture de tous les détenus dans la prison. Nous étions dans la neuvième cellule, l’avant-dernière, au deuxième étage, nous entendions les sons des tortures au rez-de-chaussée et nous attendions notre tour à chaque instant. Nous entendions pêle-mêle les geôliers qui se vantaient et les détenus qui hurlaient de souffrance. On entendait le bruit des pas qui se rapprochaient, des insultes et des rires sinistres. Tenez-vous prêts!

C’était notre tour. Nous nous sommes mis à plat ventre, tous, les mains sur les yeux et nos yeux implorant Dieu de nous soulager de ce tourment ou de reprendre nos âmes qui ne désiraient plus que la mort. Le geôlier a appelé l’officier: Monsieur, ils sont prêts à la garderie (le plus âgé de cette cellule n’ayant pas 18 ans). 6 ou 7 hommes sont entrés avec l’officier, nous ne savions pas leur nombre exact, mais nous connaissons la quantité de haine qu’ ils nourrissaient. La punition a commencé par des insultes et des passages à tabac avec les matraques, des chaînes de char et des sceaux en fer.

Lorsqu’ils en ont eu fini avec nous, ils nous ont ordonné d’entrer dans la salle de bain et d’y passer la nuit, avec l’interdiction de dormir et d’en sortir. Nous étions 36 personnes entassées dans une salle de bain longue de deux mètres. Lorsque le jour s’est levé, plusieurs parmi nous avaient rendu l’âme. Leur seule faute était d’avoir rêvé de vivre. Nous avons sorti les corps de nos martyrs et nous avons été privés de manger pour que le jeûne contribue à notre mort. 

Au nom de quel livre divin dois-je prier pour ceux qui sont toujours vivants et qui résistent dans ces cellules obscures?

Je ne sais plus quoi dire, pourquoi j’écris, ni à qui. Qui dois-je supplier? 

Ces organisations qui ne font que réclamer et dénoncer?

Où bien ces arrivistes qui ont profité de la révolution pour se remplir les poches?

Je sais parfaitement qu’il existe là-haut un Seigneur qui a promis la victoire aux opprimés, même si ce n’est que plus tard.

Je m’adresse au Dieu d’Adam, de Jésus-Christ, de Moïse et de Joseph. “Toi seul tu connais leur état et leurs désirs, alors aide-les, exauce leurs souhaits et libère les. «