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Le migrant, être humain ou parasite?

Le 05.07.2014 une jeune syrienne enceinte de sept mois a perdu son enfant à la frontière suisse parce qu’on lui a refusé l’accès aux soins alors qu’on la déportait vers l’Italie. Migrante hors-la-loi fuyant la guerre elle y avait pourtant droit, un droit affirmé par la Charte internationale des droits de l’homme. 

Une petite manifestation a eu lieu à Lausanne le 26.7.2014 pour rappeler que cette mort est inadmissible, et que la solidarité avec les migrants est à la fois juste et nécessaire parce que les migrants forcés par la guerre recherchent davantage la sécurité et une vie digne que le confort. Peu de passants se sont arrêtés, trop peu.

Lausanne 26.07.2014 "Santé, Maternité, Intégrité,,, Pas pour les Immigré.e.s!"

Lausanne 26.07.2014
« Santé, Maternité, Intégrité,,, Pas pour les Immigré.e.s! »

Les politiciens suisses, volontiers suivis par la rue, aiment dire que c’est sur place qu’il faut aider et c’est vrai, mais il faut le faire vraiment. Madame Sommaruga rappelait récemment que l’aide suisse au Moyen-Orient depuis le début du conflit syrien atteint 86 millions de USD, ce qui représente 3 USD par syrien déplacé et par an, c’est insignifiant. A moins d’augmenter le nombre de pays donateurs, ce qui paraît difficile, il faut augmenter le volume de l’aide, c’est vital, pour le Moyen-Orient d’abord, et pour l’Occident aussi, sinon demain ce conflit sera là, il est d’ailleurs déjà là. Quelques-uns l’ont compris, Anne Seydoux-Christe, conseilère aux Etats (PDC, JU) se prononce pour plus de générosité envers les réfugiés syriens aussi bien en aide financière qu’en accueil.

Le nombre de réfugiés syriens accueillis en Suisse est à peu près égal à celui des réfugiés syriens accueillis dans la bande de Gaza. Sachant ce qui se passe a Gaza il est peu probable que Gaza en accueille davantage. Le Liban a vu sa population augmenter de 30%. La Turquie et la Jordanie ont déjà fait des efforts considérables. L’Occident s’est contenté jusqu’ici de poursuivre un agenda opportuniste et sans vision, ponctué d’échecs successifs. Le nombre de migrants ne peut dès lors qu’augmenter.

FSD

Déclaration contre la tyrannie religieuse et la dictature

La version initiale en arabe se trouve sur la page Facebook spéciale.

La traduction en français a été publié par Libération:

Des centaines d’intellectuels Syriens, Irakiens et Libanais signent :
« Contre la tyrannie religieuse et la dictature »

L’expansion de l’Etat islamique d’Irak et du Levant (Daech, acronyme arabe) en Syrie et en Irak soulève de grandes interrogations sur l’avenir du Machrek arabe. On peut craindre que la région ne devienne la vitrine mondiale de la faillite des Etats, des sociétés et même de la religion. L’empressement des tribus locales à brandir l’étendard de « l’Etat islamique » soutenu par des djihadistes venus des quatre coins du monde ne menace pas seulement du démantèlement dans le sang des entités nationales formées au lendemain de la chute de l’Empire ottoman, mais risque surtout de compromettre toute forme de société, de civilisation et de croyance dans nos pays.
Quoiqu’on dise des forces régionales ou internationales qui profiteraient des événements en Irak ou en Syrie ou des tentatives de se servir de la situation pour des agendas stratégiques, notamment une nouvelle alliance entre Occidentaux et Iraniens au détriment des peuples de la région, nous considérons la poussée croissante des partisans de la religiosité djihadiste et l’ambition d’établir un pouvoir fondé sur la charia religieuse dans sa vision rigoriste la plus étroite comme un danger imminent pour les peuples du Machrek arabe et pour leurs droits à la liberté, à la justice et à la paix.
Ce pouvoir religieux constitue dans son essence une broyeuse des humains, une machine d’asservissement à l’écart du monde du travail et de la production. Il établit les bases d’une autorité raciste élitiste, fasciste à l’égard des populations qui vise à concentrer les pouvoirs et les richesses aux mains d’une poignée de dirigeants protégés par le sacré. Cette entité combat ostensiblement et par principe la liberté, les femmes, la beauté et l’éducation moderne et impose le simplisme économique et l’agression intérieure et extérieure. Il veut fonder un système esclavagiste de possession des habitants, de la terre et des richesses et ne se contente pas de régner mais d’imposer par la force sa vision étrangère aux populations locales qui doivent se soumettre ou être tuées.
Ce mouvement esclavagiste n’aurait pu s’étendre dans de larges parties de l’Irak et de la Syrie sans la longue expérience d’éradication sociale et culturelle opérée d’abord par les deux régimes baathistes, puis par celui qui a remplacé Saddam Hussein depuis 2003, créant un vide politique et moral puis imposant la ségrégation et la répression aux peuples gouvernés. En Syrie, le régime esclavagiste se comporte en propriétaire du pays et de ses habitants, transmis comme héritage, et s’obstine à tuer les citoyens révoltés et à détruire leur environnement depuis 40 mois, sous les yeux du monde entier. En Irak, le régime s’emploie à imiter l’instinct monopolisateur et dominateur du régime syrien.
Plus qu’un grand revers contraire à la civilisation, on fait face à la poursuite d’une offensive contre toutes les populations de notre région, privés de liberté et de justice. Ceux qui imposent leur domination aujourd’hui sur les régions allant d’Al-Anbar jusqu’aux environs d’Alep, en passant par Mossoul et le désert de Syrie, menacent d’envahir davantage de territoire pour lever leur étendard noir. Ils représentent le nouveau visage du despotisme qui vise à écraser les forces du progrès, du renouveau et de la liberté dans nos sociétés.
Aux côtés de Daech, du Front Al-Nosra et autres Al-Qaida, on trouve les brigades d’Abou Fadl Al-Abbas ou du Hezbollah (groupes chiites ndlr) venus participer au massacre pour lui donner une dimension historique et mythologique qui nous accompagneront pendant des générations. Ainsi se conjuguent les forces pour s’attaquer aux révolutions populaires appelant à la liberté, à la justice et à l’égalité comme aux autres petits groupes sans défense et aux principes de l’Etat et du bien public les entrainant dans une guerre tribale et ethnique sans fin et sans règles.
Daech apparait comme la grande victoire de la « résistance » qui considère implicitement que les sociétés ne méritent ni liberté, ni justice, ni égalité, ni même pitié. Il fournit en outre des prétextes au régime iranien expansionniste pour s’étendre dans la région en élevant des murs pour le protéger au-delà des frontières de l’Iran en allumant une guerre confessionnelle destructrice pour la région et pour les promesses des révolutions arabes. Il offre dans le même temps une légitimité supplémentaire à Israël, déjà servi par les deux régimes baathistes, réduisant la lutte palestinienne à plus d’isolement et moins de légitimité.
Le jeu dangereux avec la religion utilisée pour établir un pouvoir esclavagiste sans autre horizon que le nihilisme et l’obscurantisme, excluant l’économie, l’éducation, la culture, l’art, la réunion, la joie de vivre, la dignité humaine et le respect entre les gens, sans parler des libertés publiques et individuelles, constitue une menace pour tout ce que les Arabes éclairés ont tenté de promouvoir au cours des 150 ans passés pour atteindre la libération et participer à la construction du monde d’aujourd’hui.
Nous soussignés, écrivains, journalistes, universitaires, artistes et intellectuels, attachés à toutes les valeurs humaines modernes, mettons en garde contre le précipice vers lequel le mouvement politique et religieux réactionnaire veut entrainer nos sociétés et nos peuples. Nous appelons tout d’abord nos citoyens qui croient à la liberté humaine et à l’égalité des hommes en tout lieu, à participer à notre combat contre les anciens et les nouveaux assassins et œuvrer pour la liberté, la justice et l’égalité dans nos pays, dans notre région et dans le monde.
Parmi les premiers signataires :
Hazem Saghié (ecrivain-journaliste libanais), Yassin Hajj Saleh (écrivain syrien), Hussam Eitani (journaliste libanais), Zouheir Al-Jazairi (écrivain irakien), Youssef Bazzi (journaliste libanais), Sadek Al-Azm (écrivain syrien), Hyam Yared (romancière libanaise), Gilbert Achkar (ecrivain-universitaire libanais), Oussama Mohamad (cinéaste syrien), Paul Chaoul (poète libanais), Assem Al-Bacha (sculpteur syrien), Chaker Al-Anbari (romancier irakien), Bakr Sedqi (écrivain syrien), Hassan Daoud (romancier libanais), Farouk Mardam Bey (écrivain et éditeur syrien), Hala Omrane (comédienne syrienne), Khaled Suleiman Al-Nasseri (poète palestinien), Maha Hassan (romancière syrienne), Khaled Suleiman (écrivain kurde irakien), Dima Wannous (écrivaine syrienne), Zyad Majed (universitaire libanais), Walid Al-Binni (scénariste syrien), Zakarya Tamer (nouvelliste syrien), Salam Kawakibi (chercheur syrien), Awad Nasser (poète irakien), Faraj Bayraqdar (poète syrien), Majed Kayyali (écrivain palestinien), Mohamad Ali Atassi (réalisateur documentariste syrien), Joseph Bahout (chercheur libanais), Noma Omrane (cantatrice syrienne), Hala Mohamad (poète et réalisatrice syrienne)………

Une semaine au Liban, parmi les Syriens

Beyrouth

Ma récente visite au Liban a commencé par une brève visite de deux jours à Beyrouth. A cette occasion j’ai pu rencontrer des amis autour d’un souper sur la terrasse d’un restaurant à al-Hamra. A la fin du repas, tout le monde est parti et alors que j’attendais la facture deux fillettes de 13 ans environ sont passées à côté de notre table sur la terrasse. Elles se sont arrêtées en me disant « stp ma tante on meurt de faim, pourrions nous manger les restes ? ». Comme de coutumes, il y a toujours des restes lors d’un repas syrien partagé. Surprise par la question, je me suis empressée de les inviter: « asseyez-vous et mangez ». L’une d’elles avait l’air vraiment affamée et l’autre était sur la retenue. Je leur ai demandé d’où elles venaient, elles ont répondu de Damas en Syrie. Toutes les deux étaient vêtues de vêtements propres et donnaient l’impression de faire partie de la classe moyenne syrienne. Je n’ai pas caché mon inquiétude de les voir tard la nuit et seules à al-Hamra. Elles m’ont expliqué qu’elles ne pourraient pas rentrer avant d’avoir récolté 10’000 livres (environ 6.50 USD) chacune comme contribution au loyer. A la table voisine deux hommes ont commandé des frites et des boissons sucrées pour les deux fillettes, ce qui m’a d’autant plus inquiétée. Mille questions traversaient mon esprit et je n’osais plus quitter la table avant de les voir prendre leurs frites et déguerpir sans contrepartie à cette offre. L’une d’elles m’a dit : « Tu peux rentrer ma tante… Tu n’y peux rien. C’est notre vie à présent. Que pourrais-tu y faire ?  On doit rester encore un moment à al-Hamra». Quelle désillusion et quelle souffrance !

Finalement elles ont quitté la table et elles ont rejoint un garçon de dix ans environ qui vendait quelques colliers de jasmin, sans doute syrien lui aussi.

La Bekaa

J’ai pris le transport public pour me rendre dans la région de la Bekaa. Quelques barrages de sécurité nous ont ralentis sur la route mais sans vérification systématique des identités ni des bagages. A l’arrivée, j’ai visité le centre d’une organisation qui a pour objectif de faire une étude de terrain relative à la situation des réfugiés syriens et de leur apporter l’aide nécessaire. Selon les données récoltées la majorité des réfugiés syriens auraient perdu tous leurs biens (destruction totale de leurs habitations, véhicules, champs, etc.) et la majorité de leurs enfants n’auraient jamais suivi une éducation scolaire ou bien celle-ci a été complètement interrompue. Lors de cette visite j’ai entendu les préoccupations des travailleurs du centre concernant l’augmentation de la violence familiale, surtout contre les enfants. Je n’ai pas été surprise, car lorsque les besoins de base de l’être humain ne sont pas satisfaits on ne doit pas s’attendre à ce qu’il soit patient avec ses enfants. Quand tous ces besoins manquent (alimentation, habitation, sécurité, survie, dignité, liens familiaux, rêve d’un futur, etc.) les Syriens sont envahis par toutes sortes de sentiments négatifs.

En sortant du centre j’ai pu faire un tour en voiture dans la région et j’ai pu voir les camps de réfugiés syriens parsemés un peu partout dans les environs. Parmi les réfugiés qui trouvent un abri dans ces camps certains sont formés, d’autres étaient étudiants à l’université. La vie au Liban est extrêmement chère et la présence d’un grand nombre de réfugiés syriens a fait exploser les prix. Par exemple: le loyer mensuel d’une chambre dans un très mauvais état avec une salle de bain que l’on n’accepterait pas dans des circonstances normales est de 200 USD. Mais encore, le loyer de l’emplacement d’une tente 5×4 m (20m2) est de 60 USD par mois ! En effet, l’augmentation de la demande laisse la porte ouverte à toutes sortes d’exploitations de la misère syrienne. Le propriétaire d’un terrain qui avait accepté de louer l’emplacement d’un camp de huit mobile-homes pour mille USD par an la première année, demande aujourd’hui six fois plus pour le loyer de la 2e année, laissant les familles dans la crainte de se retrouver à nouveau sans abri. J’ai pu rencontrer l’intermédiaire du propriétaire, Cheikh A., et discuter avec lui de ces familles et de leur crainte. Il m’a confirmé que c’était bien la réalité. Toutefois, il nous a promis de tout faire pour trouver des donateurs qui pourraient prendre en charge ces frais. J’ai également rencontré les réfugiés qui vivaient cette situation et j’ai entendu leur souffrance. Ils disaient avoir quitté leurs villes ou quartiers en pensant partir pour une courte durée mais les mois passent sans qu’ils puissent retourner chez eux. Certains avaient fui al-Qousseir pour Yabroud en juin 2013, par la suite ils ont dû vivre l’exode une 2e fois lorsque Yabroud a été ciblée par Assad, pour se retrouver dans un camp à la Bekaa. Les hommes de ce camp nous ont dit que c’est la peur que leurs filles subissent la violence sexuelle qui les a poussés à quitter la Syrie. Ils ont tout laissé derrière eux: maisons, champs, bijoux et argent et des fois même leurs cartes d’identité. Ces hommes avaient les larmes aux yeux en m’expliquant ce qu’ils ont dû vivre mais aussi leur désarroi de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de leurs familles. Les femmes de Daraya nous ont raconté l’horreur dont elles avaient été témoins avant de fuir, les bébés tués par les Shabbiha en leur tordant le cou ou alors en leur écartant les jambes pour déchirer leurs corps en deux parties ! De tels récits j’en avais lu les témoignages, mais de voir ces gens en face de moi avec tout leur bagage d’horreur est bien plus éprouvant.

Les réfugiés syriens au Liban inscrits auprès du UNHCR reçoivent 1 Dollar US par personne et par jour comme aide de cette organisation. L’une de ces femmes m’a informé que cette année plusieurs familles s’étaient trouvées privées de cette aide minimale à cause du manque de moyens ! (Le UNHCR ne dispose actuellement que de 22% des fonds nécessaires pour répondre à la crise syrienne).

J’ai également visité un camp dont les tentes sont montées entre deux champs cultivés. Il semble que le propriétaire n’autorise que les familles qui ont des filles à y installer leurs tentes. Il engage par la suite les filles et femmes pour travailler dans les champs à un tarif réduit. Plus généralement, les femmes syriennes réfugiées au Liban semblent trouver beaucoup plus facilement un travail que les hommes (ménage, préparation des légumes avant leur conditionnement, dans les champs, dans l’enseignement pour les enfants, etc.). Un père de famille nous a raconté sa souffrance en Syrie, qui l’a poussé à sortir sa famille du pays, puis ici. Il vient d’un village du nord de Hama qui était bombardé par le régime toutes les nuits dès 23h00.

Camp de réfugiés syriens entre deux champs, La-Bekaa

Camp de réfugiés syriens entre deux champs, La-Bekaa

Ma rencontre avec des activistes pour le soutien psychologique :

Lors de ma visite et d’une formation à l’attention de ces activistes, j’ai rencontré des syriens qui ont fui la Syrie seuls ou en famille. J’ai entendu la douleur des Syriens de se sentir loin des leurs; leurs familles sont éparpillées à travers le monde. Dans ces circonstances douloureuses les liens familiaux absents sont souvent remplacés par des liens d’amitiés aussi forts que ceux de la famille. Ces Syriennes et Syriens musulmans pratiquants montrent une grande ouverture à l’autre. Ils communiquent et partagent leurs opinions et parfois des rires entre hommes et femmes bien qu’avec une certaine pudeur. Un jeune homme a par exemple rencontré deux femmes qui remplacent pour lui ses sœurs et inversement. Tous sont contents d’avoir enfin pu construire des relations avec d’autres syriens grâce à la révolution… l’un d’eux remercie même Bachar pour avoir poussé les Syriens à découvrir ces nouveaux liens.

Les associations syriennes pour l’aide sociale, psychologique et les soutiens en tous genres sont nombreuses. Les syriens et syriennes formés y trouvent parfois un emploi même si le salaire reste très modeste et couvre bien souvent à peine leur loyer. Ils y trouvent une activité qui leur permet d’apporter une aide aux autres syriens ! Le plus pénible pour tous les réfugiés syriens reste cependant l’absence de perspectives d’avenir !

 A. Q.