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Retour en enfer, seul choix laissé aux Migrant.es

Lettre ouverte adressée à M. Antonio Vitorino, directeur général de l’OIM

Monsieur le Directeur général de l’OIM,

Notre collectif Femmes Syriennes pour la Démocratie (FSD) suit avec beaucoup d’inquiétude les événements qui se passent sur la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Comme vous le savez, parmi les migrant.es qui sont pris en otage et qui risquent leur vie sur cette frontière il y a beaucoup de ressortissant.es syrien.nes. 

Les dernières nouvelles indiquent que les autorités biélorusses poussent les migrant.es vers la frontière avec l’Union Européenne, qui refuse de les laisser entrer. La nourriture et l’eau manquent fortement, seule une petite quantité d’aide leur parvient du côté biélorusse alors que les forces polonaises refusent d’aider même les plus vulnérables. 

Très récemment nous avons appris par Nawal SOUFI qu’actuellement les migrant.es reçoivent un papier leur donnant le choix entre déposer une demande d’asile en Biélorussie ou bien demander leur rapatriement « volontaire » via l’OIM (voir une photo de ce papier ci-après). Vous trouverez aussi, ci-joint, une traduction en français d’une interview de Nawal SOUFI, publiée sur un site d’information, en italien.

Photo du papier distribué aux Migrant.es à la frontière

Vous n’êtes pas sans savoir que si la Biélorussie donne des visas à des ressortissant.es en quête de sécurité c’est seulement pour son propre intérêt, elle ne leur octroierait donc certainement pas l’asile. Ce qui veut dire qu’une demande d’asile aboutirait, très certainement, à leur renvoi vers leur pays d’origine. Ce qui a pour conséquence que le seul choix proposé à ces gens c’est le retour à l’enfer qu’ils tentent de fuir. Et la grande majorité de ces personnes n’a plus ni la possibilité de vivre en sécurité dans son pays d’origine ni la possibilité de le quitter. En tout les cas toutes les frontières sont fermées aujourd’hui pour les Syrien.nes.

L’implication de l’OIM dans ce « choix » de rapatriement nous surprend, alors même que les organisations de défense des droits humains lancent l’alerte contre tout renvoi vers la Syrie. Il est clair qu’aujourd’hui aucune région de la Syrie n’est sûre, selon la décision de la Cour Européenne pour les Droits de l’Homme du 14 septembre 2021.

Nous vous demandons donc d’agir rapidement pour sauver ces migrant.es (enfants, femmes et hommes) en leur donnant accès à de l’aide humanitaire tout d’abord et en les aidant ensuite à trouver un lieu et un vrai pays d’accueil.

En vous remerciant pour l’intérêt que vous porterez à cette lettre, nous vous adressons, Monsieur le Directeur général de l’OIM, nos salutations distinguées.

Femmes Syriennes pour la Démocratie

Le renvoi des réfugié.es syrien.nes est un crime contre l’Humanité

Dix ans après le début de la révolution syrienne, les Syrien.nes de l’intérieur poursuivent leur résistance contre le régime Assad. Depuis le début de cette année 2021, alors que la presse s’en est largement désintéressée, la Syrie revit les étapes de la révolution, à vitesse accélérée. Tout d’abord l’apparition des messages contre la réélection d’Assad qui ont envahi les murs à Sweida (au sud), ensuite les manifestations populaires, aussi bien à Idleb au nord-ouest que dans la région de Daraa au sud (sous contrôle du régime), qui scandent à nouveau les slogans de la révolution. Sans oublier la grève générale dans la région de Daraa, le jour des « élections » présidentielles, et les autres formes de résistance ailleurs en Syrie, de Damas-campagne à Alep, en passant par Homs. Les réactions répressives du régime ont été immédiates: arrestations partout en Syrie, siège de Daraa et  famine imposée, suivis par les bombardements et le déplacement forcé de la population.

Les événements à Daraa ont été médiatisés et ont suscité des prises de position verbales par plusieurs pays occidentaux (la France, l’Europe et le Canada) pour dénoncer cette répression armée tout comme le refus du régime de laisser passer l’aide humanitaire dans la région assiégée.

Malgré cette résistance qui n’a jamais cessé et malgré la faillite économique de la Syrie d’Assad, le président du CICR Peter Maurer invite la communauté internationale, lors de la conférence de Bruxelles le 30 mars 2021, à augmenter l’aide humanitaire à l’intérieur de la Syrie(via le régime). Curieusement pour P. Maurer la question de la responsabilité d’Assad dans cette catastrophe doit s’effacer devant l’urgence humanitaire. On oublie là que les camps des déplacés internes dans le nord-ouest de la Syrie tout comme dans le sud sont privés d’aide humanitaire suffisante, alors que l’aide véhiculée par le régime n’atteint que très partiellement ceux qui en ont besoin

Récemment, le haut commissaire de l’ONU pour les réfugié.es, Filippo Grandi, a fait une visite de deux jours à Damas. Il a demandé au gouvernement d’Assad d’assurer la sécurité des réfugié.es à leur retour en Syrie! Comment peut-on demander à un criminel toujours actif et à ses services de renseignements de sinistre notoriété d’assurer la sécurité de leurs victimes, qui avaient fui le pays à cause de ce même criminel et de son appareil « sécuritaire » (voir le rapport d’Amnesty International et de celui de HRW au sujet des dangers du retour des réfugiés)? D’ailleurs, une chercheuse de HRW lance une alerte contre le rapprochement visible des organisations de l’ONU avec la Syrie d’Assad.

Alors que les Syrien.nes tentent aujourd’hui encore de fuir leur pays pour trouver refuge en Europe ou ailleurs, ceci malgré les dangers de ce périple (voir le passage de la Biélorussie en Pologne), le Danemark continue de retirer les permis de séjours de certains réfugié.es syrien.nes et de les confiner dans un centre de rétention en attendant (et peut-être pour forcer) leur accord pour un renvoi vers la Syrie. Ces centres de rétention constituent une privation de la liberté de ces gens qui ont le choix entre la mort ou rester pour une période indéterminée en rétention! 

La Cour Européenne pour les Droits de l’Homme a jugé un cas de renvoi de la Russie vers la Syrie, en se basant sur plusieurs rapports récents relatifs à la situation en Syrie. Elle a ainsi rendu sa décision le 14 septembre concluant que tout renvoi en Syrie pourrait mettre la vie des personnes renvoyées en danger ou bien les exposer à des mauvais traitements etc., ceci quel que soit leur statut dans le pays d’asile et quelle que soit la région dont ils sont originaires. Il semble que le Danemark ne voie pas là de raison pour changer ses pratiques.

Mazen Darwish et Mariana Karkoutly, avocat et juriste activistes syrien.es étaient récemment invité.es au Palais fédéral pour témoigner de la situation politique et humanitaire en Syrie, iels ont mis en garde explicitement contre tout renvoi des réfugié.es vers la Syrie1

Aujourd’hui, les Syrien.nes en Europe craignent leur renvoi en Syrie. Plusieurs procès sont en cours en Europe contre les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Procès utiles et nécessaires certes, mais qui ne répondent pas à la question que se posent des centaines de milliers de syrien.nes: où est mon père? où est ma soeur? que sont-ils tous devenus?

Mazen Darwish, Mariana Karkoutly et Ibraheem Malki, activistes pour les droits humains, affirment qu’en Syrie seuls la justice et le principe de la responsabilité permettront à une solution politique d’émerger et d’acheminer le pays vers une paix durable. Iels demandent à la Suisse d’utiliser la compétence universelle dans le cas du dossier syrien1.

Quant à Tawfik Chamaa, médecin d’origine syrienne à Genève, membre fondateur de l’UOSSM, il rappelle que la crise économique en Syrie est aggravée par le COVID, en particulier dans la région nord-ouest qui abrite la majorité des déplacé.es forcé.es. Il appelle la Suisse à l’aide pour obtenir sans délai des doses de vaccin en quantité suffisante dans cette région1.

Ne fermons pas les yeux sur l’évidence que le renvoi des réfugié.es syrien.nes en Syrie serait aujourd’hui un crime contre l’Humanité et que seule une transition politique sans le régime Assad peut changer cette situation.

Assad n’est pas un rempart contre le terrorisme, il en est l’instigateur (voir l’intervention de I. Malki).


1 Voir les interventions de M. Karkoutly, de M. Darwish, de I. Malki et de T. Chamaa

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après. 

Intervention de Ibraheem Malki 4/4

Je suis l’avocat Ibraheem Malki, membre du comité pour la défense des détenu.es en Syrie, ancien détenu et aujourd’hui je suis réfugié en Suisse.

Je remercie mes collègues qui ont abordé la question des violations en Syrie. A la lumière de ces violations, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre commis par Bachar al-Assad envers les Syrien.nes, on se demande comment le monde tout entier et en particulier les pays actifs dans les droits humains, y compris la Suisse, n’en sont pas venus à l’évidence que ce dictateur est un criminel? Les crimes continuent en Syrie, le monde reste silencieux, et il y a là une lacune dans le principe de la responsabilité. 

La Syrie a vécu ces dernières années et vit toujours un conflit armé brutal, des attaques aveugles par  bombardements aériens, tuant des civils, détruisant des villes et utilisant des armes chimiques toxiques sur le peuple syrien. L’injustice, l’oppression et la brutalité ont été et sont encore le langage du régime, de ses services de renseignement et de ses forces armées pour faire face aux syrien.nes pacifiques. Et dans cette brutalité, Bachar al-Assad a eu et tient encore le rôle principal qui a conduit à la tragédie du peuple syrien qui se poursuit.

Et à propos de ces crimes, qui touchent aussi Europe et de la propagation du terrorisme en Europe, ils portent aussi la signature d’Assad, criminel de guerre par excellence. 

Nous, en tant que Syrien.nes, voulons la justice. Nous ne nous vengeons pas, nous voulons respecter le principe de la justice, même s’il est quelque peu incomplet. Il n’est pas possible de résoudre le problème de la Syrie sans le principe de la responsabilité. Ensuite viendra la réconciliation, et la suite. Même la question de la stabilité et de la solution politique ne peut se régler sans régler d’abord la question de la responsabilité.

Aujourd’hui, je m’adresse ici au Conseil Fédéral, qui incarne une histoire d’humanité et de valeurs humaines, héberge les conventions de Genève et leurs protocoles qui ont été établis en Suisse, et de nombreuses organisations internationales de défense des droits humains: « Vous ne devriez pas fermer les yeux sur l’impunité ni accepter l’idée que Bachar al-Assad soit maintenu comme président reconnu et agréé par les Etats Unis ou l’Europe ». 

Bern, le 30.09.2021

En Syrie maintenant, nous n’avons pas d’autre choix que de revendiquer la justice. Vous savez que certaines instances pour rendre justice ne sont pas accessibles à cause du veto russe qui empêche l’accès à la Cour pénale internationale d’une part et à cause de la présence du régime à l’intérieur de la Syrie d’autre part. Par conséquent, nous demandons l’application du principe de la compétence universelle qui pourrait être appliqué pour les violations graves commises en Syrie. Deux pays, l’Allemagne et la Norvège, ont instruit des procès basés sur ce principe. Le tribunal de Coblence en est l’exemple, où deux anciens responsables qui travaillaient pour les renseignements généraux en Syrie, dans la branche de Damas, sont jugés:

– Eyad A. qui a été condamné à quatre ans de prison pour avoir commis une trentaine de crimes contre l’humanité. 

– Le général Anwar R. qui est actuellement jugé pour des crimes contre l’humanité, et pour qui le verdict sera rendu dans deux mois. L’avocat Brooker s’attend à ce que le verdict soit de plus de vingt ans et puisse atteindre la réclusion à perpétuité. 

La juge Catherine Marchi-Uhel, responsable du mécanisme international impartial et indépendant de l’ONU situé à Genève, a estimé que le tribunal de Coblence est le premier tribunal au monde à rendre un verdict de condamnation pour des violations commises en Syrie. Bien sûr, ce résultat doit beaucoup à de nombreuses personnalités, des procureurs, des enquêteurs et des professionnels du droit. Il y a 12 procès en cours en Europe (en Allemagne, Norvège, France, Suède, Pays-Bas et Autriche). Alors qu’en Suisse, il y a qu’une procédure contre Rifaat al-Assad (oncle de Bachar al-Assad) mais qui n’avance pas. Trial International a accusé le procureur général suisse d’avoir ralenti la mise en oeuvre de la procédure contre Rifaat al-Assad. Une dénonciation pénale de Trial contre Rifaat al-Assad a eu lieu en 2013 et ensuite la procédure a été gelée. Elle a été réactivée en 2017, puis elle a été gelée encore une fois. Il semble qu’il n’y ait pas de volonté politique pour aller de l’avant avec ce dossier, alors que la Suisse est un pays neutre et le lieu de la solution de nombreux problèmes et réconciliations par excellence.

Selon José de la Mata,  le juge espagnol qui examine le procès intenté par l’Espagne contre Rifaat al-Assad, celui-ci posséderait une fortune en Suisse depuis 1984. L’argent volé à la Syrie serait en partie en Suisse.

Nous attendons avec espoir que la Suisse joue un rôle important en ouvrant les portes à la poursuite des auteurs de crimes de guerre (notamment Rifaat al-Assad*, auteur de massacres à Palmyre et à Hama). La Suisse a l’expérience, l’intégrité, la justice, l’impartialité, une force économique, une expertise technique et diplomatique, et peut supporter des charges financières, mais elle a besoin de volonté politique.

Je vous remercie pour votre écoute. Je vous remercie d’avance d’écouter les victimes des violations à l’encontre des détenu.es d’opinion et les prisonniers de Syrie et pour écouter les demandes du peuple syrien pour mettre fin à sa souffrance. Car vous portez en vous la même humanité que nous tou.tes dans ce monde.


* Rifaat al-Assad retourne en Syrie le 7 octobre 2021 pour y trouver refuge et éviter la condamnation qui a été confirmée en France. Plus d’information sur le site de Trial International

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après. 

Intervention de Tawfik Chamaa 3/4

La situation humanitaire en Syrie est la catastrophe humanitaire la plus importante depuis la 2e guerre mondiale.

Dès le début des manifestations en 2011, l’action humanitaire en soi a été prise en otage. Les civils qui manifestaient pacifiquement dans la rue étaient pris pour cible et tirés à balles réelles, Les médecins et les soignant.es qui voulaient soigner les premiers blessés, étaient capturés, médecins et infirmier.es. C’est ainsi que notre organisation l’UOSSM a vu le jour. 

Les quartiers d’où sortaient les manifestations étaient bombardés, quelques hôpitaux aussi. Même les soignant.es du croissant rouge, qui étaient en faveur de l’égalité des soins pour tous, ont été exfiltré.es, capturé.es et liquidé.es

Cette situation a continué pendant les dix ans qui ont suivi, ce qui a créé une catastrophe humanitaire qui n’a pas d’équivalent depuis la 2e guerre mondiale. Le bilan aujourd’hui est lourd: 70% des infrastructures pour les services aux civils ont été détruites, les hôpitaux, les stations d’épuration de l’eau, les stations électriques, etc. Alors que des images des centres villes, qui n’ont pas été touchés, circulent pour la propagande spécialement. 

Tout au long de cette période, des régions ont été assiégées en continu. Lorsque le siège de certaines régions était rompu d’autres régions étaient assiégées par la suite. Et jusqu’à très récemment, nous avions environ un million de personnes qui étaient assiégées dans le sud. Vous en avez sans doute entendu parler pour la région de Daraa, qui a été bombardée et où la population souffrait de manque de pain et de nourriture. Les sièges qui ont duré longtemps n’ont pas eu d’équivalents dans l’histoire, car même les Nazis ne bombardaient pas les hôpitaux et laissaient les soins accessibles aux deux parties. 

L’aide humanitaire qui parvenait à être livrée dans les régions assiégées étaient amputée de tout ce qui est médical, médicaments et kits de chirurgie, même suite à des accords signés. 

Lorsque vous entendez dire que la population a été transférée dans le nord c’est que ces résidents des régions assiégées n’avaient pas le choix. Comment feriez vous si vous aviez une famille et des enfants pour rester sans soins? C’est la  façon de faire la plus efficace pour parvenir à ce qu’on peut appeler l’épuration ethnique ou l’évacuation ou simplement vider ces régions de leurs habitants.  Vider des villages et des villes entières tout simplement en les privant d’accès aux soins médicaux.

Cibler des hôpitaux avec des bombardements était systématique, c’est prouvé et ça a fait l’objet de plusieurs rapports. Les médecins ont été ciblé.es, nous avons plusieurs témoignages. Des milliers ont été tués ou blessé.es et aucun ne portait une arme. 3’300 personnes du corps médical ont été arrêtés ou sont disparus forcés. 

Bern, le 30.09.2021

La moitié des Syriens ont été obligés de fuir leur pays ou leur région dont la moitié sont des réfugiés et l’autre moitié sont des déplacés internes. 350’000 morts jusqu’ à aujourd’hui c’est le chiffre qui a été donné en dernier en 2014 par l’ONU et c’est là que le compteur a été arrêté. C’est ce même chiffre qui est apparu il y a quelques jours dans la presse mondiale. Je me permets de vous proposer de le multiplier par deux ou par 3 parce que la tuerie en Syrie ne s’est pas arrêtée et chaque jour les bombardements continuent. 

En dix ans nous avons eu 300’000 handicapés physiques et nous avons dû créer des centres pour les appareiller avec des jambes ou des bras, ceci avec l’aide internationale. Jusqu’aujourd’hui nous n’avons pas fini de les appareiller. Jamais une guerre n’a produit proportionnellement autant d’handicapés. Il faut savoir que les snipers, jusqu’il y a encore deux ou trois ans ciblaient la colonne vertébrale pour créer une paraplégie. Ces snipers étaient entrainés pour créer des handicapés. Les atrocités commises n’ont pas d’équivalent dans l’histoire. Des millions d’handicapés psychologiques, psychiatriques et psycho-sociaux sans oublier qu’on a 300’000 orphelins. 600 des familles qui s’occupent d’une partie de ces orphelins sont soutenues par l’UOSSM suisse , à la frontière de la région d’Idleb. Nos centres de soutien pour les cas psychiatriques et psycho-sociaux ne sont absolument pas suffisants pour cette catastrophe. Tous les Syriens réfugiés, déplacés internes ou même ceux qui se trouvaient déjà à l’extérieur de la Syrie depuis longtemps sont traumatisés.

Concernant le COVID, pour la région du nord-est de la Syrie sous contrôle des forces kurdes et zone d’influence des américains, il y a 1.1 million d’habitants et le nombre de doses arrivées dans cette région pourtant accessible est de 17’500. Le taux de vaccination est inférieur à 1 pour mille. Dans le seul nord ouest de la Syrie, nous comptons 50 à 100 morts par jour et la vaccination est quasi inexistante. Les 300 à 400 000 premières doses arrivées en Syrie sont toutes allées à l’armée.

Si il y a une situation grave c’est celle dans la région controlée par le régime. J’ai de la famille là-bas et ils ne savent pas comment obtenir du pain. Ce mois, en 17 jours, plus de 70’000 syriens ont quitté la Syrie. Le chanceux est celui qui quitte le pays, 45% sont allés en Egypte qui a ouvert la frontière et c’est pour leur survie qu’ils partent. 

J’espère qu’à court terme, on  pourra recevoir des doses de vaccin dans la région du nord syrien. Arriver à 50 à 100 morts par jour, pour une population de 4 millions d’habitants, c’est  une véritable catastrophe. 

A moyen terme, on espère que la Suisse soutiendra des positions qui vont dans le sens d’empêcher la transformation de la Syrie en une 2e Corée du nord, ce qui serait une catastrophe pour toute l’Humanité et pas seulement pour la Syrie.


Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (2/4 M. Darwish)

Quatre intervenant.es syrien·nes, engagé.es dans la défense des droits humains du peuple syrien, étaient présent·es au Palais fédéral jeudi 30 septembre 2021, à l’invitation du parlementaire Christian Dandrès, pour témoigner de la situation humanitaire et politique en Syrie, et parler des procès menés en Europe contre des responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité en Syrie. Les conséquences terribles du COVID ont aussi été au centre de la discussion. Dix ans après le début du soulèvement populaire, les activistes de la société civile et la population civile résistent toujours face à un régime dictatorial et criminel. 

Les intervenant·es sont selon l’ordre d’intervention: 

Mariana KARKOUTLY, juriste syrienne exilée en Allemagne, enquêtrice pour la poursuite des crimes commis en Syrie depuis 2011

Mazen DARWISH, avocat syrien exilé en France, fondateur et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression

Tawfik CHAMAA, médecin suisse d’origine syrienne, membre fondateur de l’Union des Organisations de Secours et Soins Médicaux (UOSSM) 

Ibraheem MALKI, avocat et activiste syrien exilé en Suisse, membre de la Commission de défense des détenus d’opinion arrêtés à la suite de l’arrestation des membres de la déclaration de Damas en 2006 et membre du Centre syrien pour la justice et pour l’obligation de rendre des comptes.

Les interventions ont été traduites en français par FSD et sont publiées ci-après.

Intervention de Mazen Darwish, 2/4

Je remercie ma collègue Mariana de nous avoir rappelé quelques femmes syriennes d’exception, et je suis fier de connaître la plupart d’entre elles, dont ma collègue Razan Zaitouneh.

La source de ma fierté pour ces femmes n’est pas que nous partagions la même nationalité syrienne, mais le fait que malgré la diversité de nos affiliations sectaires et ethniques, et même de nos positions politiques, nous avons tou.tes pu participer ensemble au rejet du régime  tyrannique pour essayer d’atteindre la démocratie en Syrie.

Les efforts d’un groupe de femmes, en particulier les victimes, nous ont permis en tant que défenseurs des droits humains et en tant qu’organisations civiles syriennes et internationales, d’essayer d’obtenir justice par le biais des tribunaux européens en utilisant la compétence universelle. Ceci a été le cas pour les procédures lancées en France, en Allemagne et en Suède suite à l’utilisation d’armes chimiques.

Razan Zaitouneh était à Douma (ville de la Ghouta de Damas), avec l’équipe de travail du VDC (Centre de documentation des violations), lors de l’attaque chimique d’août 2013. La présence des victimes arrivées en Europe et leur courage nous ont permis de lancer la procédure.

L’utilisation d’armes chimiques, au 21e siècle, s’est malheureusement produite et s’est répétée des centaines de fois contre des civils.

Bern, 30.09.2021

L’une de mes connaissances, vivant dans les zones contrôlées par le régime à proximité des zones de la Ghouta, est une personne très éloignée de mes positions politiques et de celles en faveur des droits humains. Cette personne veut simplement vivre en paix. Mais cette personne m’a dit qu’elle était heureuse que notre centre se soit impliqué dans la procédure contre les responsables de l’utilisation d’armes chimiques dans la Ghouta. Ce fût une surprise pour moi et je lui en ai demandé la raison, surtout qu’elle n’avait jamais exprimé de prise de position contre le régime, ni aucune opposition. Sa réponse a été que si le vent avait tourné ce jour-là,  le gaz chimique aurait pu atteindre sa maison et tuer sa famille. Pour cette personne,  ce régime représentait simplement une menace pour l’humanité et pour tous les gens, quelles que soient leurs affiliations sectaires, ethniques et politiques. Les armes utilisées par le régime contre les civils, comme les armes chimiques et les barils d’explosifs ne faisant aucune distinction entre les loyalistes et les opposants au régime.

Lorsque nous utilisons les outils disponibles pour obtenir justice, notre motivation n’est pas la vengeance, ça n’est pas non plus parce que nous sommes des victimes de  la torture ou à cause de la perte de ceux que nous aimions. Au contraire, nous voulons la paix et nous voulons un avenir sûr pour nos enfants afin qu’ils ne vivent pas la même expérience que nous avons vécue. Mais comment parvenir à une paix durable ?

Tout accord politique entre les parties du conflit, sans tenir compte de la question de la justice, de la responsabilité et des droits des victimes, ne sera qu’un cessez-le-feu. Un tel accord ne fera pas la paix et ne sera pas durable. Sans justice, sans responsabilité, et sans parvenir à une véritable transition politique, un tel accord se résumerait à donner du temps aux parties en conflit, et au régime en particulier, pour recharger leurs armes et pour préparer  une nouvelle guerre motivée par la vengeance, et à cause de l’absence de justice.

Je fais partie des réfugiés en Europe et je suis reconnaissant d’être maintenant en sécurité, mais je souhaite sincèrement pouvoir retourner un jour dans mon pays pour reprendre ma profession, mon bureau, mon pays, la langue que je maîtrise et retrouver les régions que je connais. Mais aujourd’hui, nous sentons, nous les réfugiés, qu’on attend de nous de retourner dans une Syrie toujours dirigée par le même régime qui a causé notre fuite, avec la domination des mêmes services de sécurité qui nous ont arrêtés; et je souligne que ma dernière arrestation a duré environ quatre ans.

Si vous avez entendu parler des photos de César (images des corps des détenu.es mort.es sous la torture), elles sont bien réelles, et j’aurais pu faire partie de ces photos et j’ai été le témoin direct de ces exactions. C’est pourquoi, quand on envisage aujourd’hui de nous renvoyer sous le même régime, avec les mêmes appareils sécuritaires, avec les mêmes conditions… Pour moi, ce serait  donner à notre tueur une autre chance de nous tuer. Et comme malheureusement la première fois il n’a pas pu nous éliminer, on nous demande cette fois d’emmener nos enfants avec nous. Je ne pense pas que ce soit juste ou acceptable.

Si nous voulons vraiment que les réfugiés puissent rentrer en Syrie, nous devons nous assurer qu’il y ait une vraie transition politique et qu’il y ait justice et responsabilité en Syrie.

Nous voulons également la justice et la responsabilité afin d’éliminer le terrorisme, et nous avons souffert du terrorisme et de l’extrémisme, et nous sommes contre le terrorisme et l’extrémisme en Syrie. Mais je ne pense pas que l’utilisation des moyens militaires pour éliminer le terrorisme et l’extrémisme soit la bonne méthode. La même erreur a été faite en Irak en 2006 où les États-Unis et leurs alliés ont formé une coalition internationale et ont bombardé al-Qaïda et tué al-Zarqawi sans justice, sans  principe de responsabilité, sans garantir la démocratie et sans le développement du pays en parallèle. Ce n’était pas la bonne méthode, car en quelques années l’Etat islamique a émergé.

Si nous allons en Syrie pour combattre le terrorisme de la même manière, en utilisant uniquement des moyens militaires, tout en maintenant une dictature sectaire au pouvoir et sans obtenir justice et  satisfaction pour les victimes, alors nous instaurerions l’émergence d’un nouveau groupe terroriste avec un nouveau nom, non seulement en Syrie mais en Europe aussi. 

Ces organisations terroristes ont besoin d’un oxygène particulier pour survivre. Leur oxygène c’est les personnes et les jeunes qui ressentent l’injustice, la persécution, le manque d’intérêt et qui ressentent le désespoir de la justice et de la loi. Ces personnes là sont  les plus susceptibles de devenir des loups solitaires et d’aller vers l’extrémisme.

Je vais évoquer ici les « élections » présidentielles et la restauration de la légitimité en Syrie… 

Mon expérience des élections c’est celles de 2014 que j’ai vécu en Syrie. Nous étions environ 8000 personnes détenues dans une prison civile, et nous avons été traduits devant le tribunal du terrorisme pour des accusations de terrorisme, par le régime. Nous étions 8000 personnes absolument opposées au régime.

Le résultat des « élections démocratiques » de 2014 au sein de notre prison a conclu que 99,8% des opposants que nous étions « ont élu » Bachar al-Assad! C’est ça les élections sous le contrôle du régime Assad et c’est ça les élections qui se déroulent au Moyen-Orient sous les dictatures.

Les civils de l’intérieur de la Syrie, de Deraa à Idlib, ont largement démontré, par la poursuite des manifestations, que les élections de mai 2021 n’ont eu aucune forme démocratique et n’ apportent donc aucune légitimité à aucune autorité politique.

En effet, ces Syriens qui pour la plupart sont à l’intérieur du pays, s’accrochent toujours à nos revendications de justice et de démocratie. Et nous sommes surpris de voir qu’ils ne sont pas fatigués, eux qui sont à l’intérieur de la Syrie, alors que  nous  à l’extérieur le sommes.

J’ai un seul ami suisse. Mon ami est fier que la Suisse puisse accueillir la rencontre de Biden et Poutine, les présidents des deux pays les plus puissants du monde. Il est aussi fier de l’équipe nationale de football qui a fait des progrès remarquables récemment, et surtout, il est fier que la Suisse soutienne financièrement des organisations concernées par la justice en Syrie, comme la nôtre….

Nous espérons que vous préserverez la fierté de mon ami et que les positions politiques suisses et l’argent des impôts n’iront pas aux criminels de guerre ni aux mauvaises orientations.


Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (1/4 M. Karkoutly)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (3/4 T. Chamaa)

Situation Humanitaire et Politique en Syrie: Témoignages au Palais Fédéral (4/4 I. Malki)

Il y a 10 ans, le grand rassemblement pacifique de la place de l’Horloge à HOMS a été réprimé dans le sang!

Mémoire de la révolution

FSD re-publie ici un article d’avril 2014 relatif à ce rassemblement populaire en 2011. Pour que la mémoire de la révolution syrienne reste vivante.

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Homs subit ces jours une opération militaire effroyable sur la ville assiégée depuis deux ans. Après l’assassinat du père Francis qui avait choisi de rester avec la population affamée, le régime a entrepris de niveler Homs assiégée et d’exterminer jusqu’ aux derniers habitants. Leur tort aura été d’avoir demandé la liberté, la dignité, la démocratie et la justice sociale. Ces valeurs que vous prétendez les vôtres. Les syriens avaient cru un moment que l’occident est une terre de valeurs et que l’ONU en est le gardien, quelle erreur! L’ONU n’est que l’observateur paralysé des crimes mafieux perpétrés par ses propres membres sous son nez et glorifiés sur ses bancs sous le nom de lutte contre le terrorisme. Son rôle se limite aujourd’hui à préparer les excuses qu’elle présentera dans 20 ans, comme pour le Rwanda.

Pendant ce temps, aujourd’hui, même les quartiers de Homs qui sont restés sous contrôle du régime mais qui avaient participé aux protestations pacifiques subissent des bombardements de mortiers massifs et quotidiens. Les snipers du régime y ciblent tous ceux qui osent encore mettre un pied dehors. Une ambiance de guerre intense règne à Homs. Une guerre qui oppose le régime Assad et ses associés russe et iranien, et ses milices étrangères (du Liban, de l’Irak, de l’Iran, de l’Afganistan, de la Grèce, et bien d’autres) à la population de Homs. 

Homs assiégée, 13.04.2014

Homs assiégée, 13.04.2014

L’association FemmeS pour la Démocratie répond ici à l’appel des activistes de Homs et organise un rassemblement le 18 avril 2014 à 16h00 à la place du Port à Ouchy pour commémorer la journée de 18 avril comme journée internationale de Homs, mais aussi pour manifester notre solidarité avec Homs qui subit aujourd’hui une opération militaire sans précédent.

Cette journée commémore le sit-in du 18 avril 2011 où les habitants de Homs, de tous âge et de toutes appartenances, se sont rassemblés pacifiquement sur la place de l’Horloge. Malheureusement, ce rassemblement s’est terminé très tard la nuit par les tirs des forces de « sécurité » sur les manifestants. Cette nuit là, beaucoup ne sont pas rentrés chez eux, parce qu’on comptait les morts par dizaines, tout comme les détenus et les disparus.

Ce jour là la souffrance de Homs a commencé ; Homs est devenue une ville blessée, dont les blessures ne cessent d’augmenter. Ce jour là restera à jamais lié, dans la mémoire des Homsis, au massacre de la place de l’Horloge.

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 Nous avons choisi de partager avec vous un témoignage d’une Homsi sur ce sit-in et un témoignage d’un ancien officier dans l’armée du régime sur la répression meurtrière qui a sévi cette nuit là.

Témoignage d’une Homsi :

« J’étais au lit, malade, quand le téléphone a sonné. Mon père nous a appelés pour nous informer du rassemblement : « des milliers de gens sont rassemblés sur la place de l’Horloge… Dépêchez-vous pour vous joindre à nous. »

J’ai oublié ma maladie, je me suis habillée rapidement, nous avons préparé quelques panneaux et nous y sommes allés. Nous sommes arrivés au moment de la prière du coucher du soleil. La scène était si incroyable que nous avions les larmes aux yeux.

La place était pleine de citoyens de toutes les religions et de toutes les classes sociales. J’ai été étonnée de voir des gens que je ne pensais pas rencontrer à cette occasion. J’étais si heureuse et fière. Je ne peux pas oublier les moments où les gens nous ont ouvert des passages pour nous les femmes pour atteindre l’Horloge.

Soudainement, mon père a paru fatigué, avec un visage pâle. J’ai demandé de l’aide. Trois médecins l’examinaient sur la place quand mon frère est arrivé. Nous nous sommes inquiétés pour mon père, mais il nous a demandé de rester avec les gens au sit-in, tandis qu’il retournait à la maison avec ma mère, répondant aux instructions des médecins.

Malheureusement, notre bonheur a été troublé quand ma mère nous a appelé pour nous informer que mon père devrait être hospitalisé. Il avait un caillot. Ces émotions lui ont causé une crise cardiaque. Il a été choqué d’entendre les gens chantant d’une seule voix pour la liberté et pour la chute du régime: « Le Peuple veut renverser le régime ». Son coeur ne pouvait pas supporter un tel bonheur. Il a eu besoin de chirurgie.

À 2h00 du matin, les tirs des mitrailleuses ont commencé. C’était la première fois de ma vie que j’entendais des tirs… Je suis devenue folle. Inconsciemment je hurlais en pleurant: « ils sont morts… Ils sont tous morts… Ils les ont tués ». Les gens s’enfuyaient en courant dans les rues. Ce jour est devenu une tragédie dans les coeurs des citoyens de Homs.

Je suis restée éveillée toute la nuit, je priais pour que les Homsis soient saufs avant de recevoir la pire nouvelle : mon cousin Wassim a été tué. La meilleure personne de la famille est décédée.

Le choc de cette tragédie était très fort, mais il nous a rendus encore plus forts.

Et voilà, cette journée du 18 avril 2011 était la meilleure journée de ma vie et elle est devenue la pire!!! Que l’âme de mon cousin Wassim Tammam Kroma reste en paix. ».

Témoignage du Général Ahmad Tlass [extrait] :

« Il s’était produit exactement la même chose à Homs, provoquant la mort d’un grand nombre de citoyens pacifiques dans des conditions identiques.

Des jeunes s’étaient rassemblés, le 18 avril, pour un sit-in au centre de la ville, au pied de la vieille horloge. Tous les responsables concernés par la sécurité se trouvaient à la Direction de la Police, à proximité immédiate. Des émissaires sont allés négocier avec ceux qui occupaient les lieux pour les convaincre d’évacuer la place. Ils étaient quelques milliers, entre 5 000 et 10 000 peut-être. Ils ont refusé de partir. Vers le milieu de la nuit, nous avons tenu une réunion avec le général Mounir Adanov, qui était déjà là, pour décider de ce qu’il y avait lieu de faire. On a à nouveau demandé aux jeunes de quitter la place en empruntant les rues qu’ils voulaient. Mais, alors que les discussions se poursuivaient, des agents des moukhabarat jawiyeh – le Service de sécurité de l’Armée de l’Air – qui avaient été dépêchés depuis Damas pour « disperser des voyous », ont commencé à mitrailler la foule. Ils ont fait des dizaines de morts. Ils obéissaient à l’ordre de tirer à vue qui leur avait été donné par de hauts responsables de la sécurité. Il s’agit encore une fois de ces officiers invisibles aux regards, mais suffisamment puissants pour donner directement des instructions à des éléments à leur dévotion. Certains de ces éléments sont des agents des différents Services de renseignements. Mais ils peuvent être aussi des fonctionnaires d’autres ministères, comme celui de l’Education. Il s’agit ni plus ni moins que, comme je l’ai déjà dit, d’un état dans l’Etat. »

 FSD

 

Souad Nofal Face au Régime à Raqqa

Extraits de « Femmes Sous le Feu ». Première édition parue en 2014.

Femmes Sous le Feu, un livre qui rassemble des histoires de femmes, de toute région et de toute appartenance en Syrie, écrites par elles-mêmes pendant la période de 2011 à 2014 de la révolution syrienne. Ce livre raconte comment les femmes de Syrie ont vécu la période de la révolution, de la répression et ensuite du conflit armé et ses conséquences désastreuses. Certaines sont des activistes qui ont participé à la révolution depuis ses débuts qui ont survécu à la détention ou qui ont dû fuir leur pays et trouver un refuge ailleurs, d’autres racontent leurs expériences d’exode interminable ou alors de mères de détenu.e.s, de veuves qui devaient trouver de quoi nourrir leurs enfants, de femmes dans des région assiégées, bombardées, où la famine était utilisée pour affaiblir la population. Certaines de ces histoires portaient le nom de la femme qui l’a écrite et d’autres restaient anonymes. Ceci était le choix de chacune de ces femmes.

FSD a choisi de traduire certaines de ces histoires.

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Rassemblement, Manifestation et Drapeau

Pages 32-34

Souad Nofal (1) écrit au sujet de la révolution

Le lieu, devant le siège du renseignement pénal. C’était minuit. Six jeunes hommes et deux jeunes femmes s’étaient rassemblé.e.s pour protester contre l’arrestation de Um Hazem.

Après une heure, nous furent appelé.e.s afin de rencontrer le directeur de la section n°1, qui nous promit de la relâcher le matin à condition que nous mettions fin à notre rassemblement.

Je ne connaissais pas Um Hazem, mais le simple fait qu’elle soit détenue pour cause de manifestation était suffisant pour être solidaire avec elle. C’était le premier rassemblement qui eut lieu dans le gouvernorat, alors que le régime tenait encore fort les rennes du pouvoir.

Sur le chemin du retour, je priais sans cesse pour que mon père soit endormi à mon arrivée; afin d’éviter de lui mentir.

Par la suite et pendant trois jours d’affilée, nous nous rassemblâmes devant le siège du gouvernorat en protestation contre l’arrestation des jeunes manifestant.e.s. Le quatrième jour du rassemblement prit fin avec l’arrestation des manifestant.e.s, dont mon frère et mon beau-frère, et la libération des détenu.e.s arrêté.e.s auparavant.

Le 15 mars 2012 à 20h00, une manifestation commença dans le quartier d’al-Bayatira avec à peine une vingtaine de personnes. En même temps, d’autres manifestations débutèrent dans la majorité des rues. Des tirs à balles réelles furent utilisés contre nous et le premier martyr de Raqqa tomba ce jour là, c’était Ali al-Babensi. J’essuyai deux balles, mais grâce à Dieu mon manteau d’hiver me protégea et je ne fus pas blessée. Nous nous rendîmes ensuite à la maison du martyr pour le protéger des services de renseignement qui tentaient d’enlever son corps. Ceci fut rendu possible grâce à la foule de manifestant.e.s rassemblée devant sa maison, qui ne faiblit pas durant la nuit et jusqu’au lendemain à midi, lorsque les funérailles eurent lieu en cortège jusqu’à sa demeure finale.

Manifestation du 15 mars 2013 à Raqqa. (Photo prise de la vidéo du comité de coordination des jeunes de Raqqa.

Sur notre chemin de retour du cimetière, nous prîmes la direction de la statue de Hafez al-Assad pour la détruire. En arrivant nous essuyâmes directement les tirs de balles réelles et plusieurs parmi nous tombâmes en martyrs.

Le lendemain, il se passa la même chose pendant les funérailles des martyrs de la veille. Nous fîmes alors face aux tirs à belles réelles et il y eut à nouveau plusieurs martyrs.

Normalement, je sortais le matin pour aller au travail. Je rejoignais ensuite mon amie pour faire le tour des maisons qui avaient accueilli des familles venant d’autres régions, qui s’étaient soulevées, pour les aider à combler leurs besoins de nutrition, de médication, d’habits et de meubles. Le soir je sortais pour rejoindre les manifestations. Pendant la nuit, nous nous retrouvions chez l’un.e de nous pour préparer les drapeaux de la révolution et les poster sur les toits des bâtiments vides et des institutions administratives. Le lendemain matin nous ressentions de la joie lorsque nous voyions les drapeaux qui étaient restés en place. Et lorsque nous constations qu’ils avaient été déchirés par les chiens de nuit, c’était alors le tour de la tristesse.

Nous protégions les jeunes hommes pendant les manifestations. La rue de Tal-Abyadh et celle d’al-Wadi étaient devenues partie intégrante de nous, car c’était là où les manifestations se rejoignaient. Pendant les jours fériés des fêtes, nous emballions les bonbons avec des petits drapeaux de la révolution et ensuite nous sortions la nuit pour les lancer dans les jardins des maisons et dans les jardins publics. 

Je ne cachais pas ma haine au régime, moi l’enseignante qui avais été éduquée dans les écoles d’al-Baath et qui n’avais appris son histoire criminelle que sept ans auparavant. La raison de cette ignorance, c’était l’environnement conservateur dans lequel j’avais grandi, où beaucoup de choses étaient interdites aux filles. C’était la raison pour laquelle je vivais comme dans une coquille d’escargot et que je ne savais rien du passé. Il y avait aussi l’environnement scolaire qui était un facteur important car il favorisait les principes d’adoration du Guide (2), ou plutôt du Tueur.

Comment je pus sortir de ma coquille, c’est une autre histoire.

Mes ressentiments de haine et même de vengeance pour ce régime, qui nous gouverna avec l’illusion de la résistance pendant des dizaines d’années (3), furent réveillés lorsque l’une de mes collègues me raconta son vécu du massacre de Hama (4). Pendant ce massacre, le régime Assad liquida son père et ses frères, y compris le plus jeune de sept ans. Elle a alors dû fuir Hama avec le reste de sa famille pour trouver refuge à Raqqa. 

Depuis ce jour-là, je commençai à me renseigner et à chercher les informations. Cette même année les chaînes de télévisions par satellite arrivèrent chez nous, à la maison. Je pus alors suivre les nouvelles, voir des documentaires sur d’autres chaînes, et ceci me donna la certitude du niveau de répression, d’injustice et de déni de droits que notre peuple subit. J’abandonnai alors les deux chaînes syriennes officielles « contre ta volonté 1 et contre ta volonté 2 » (5). À partir de là, je ne pus plus accepter d’être un mouton dans un troupeau élevé dans une ferme que le représentant du régime croit avoir hérité de son père. La révolution éclata en Syrie et fit exploser un volcan de colère et de répression en moi. Alors la grande prison et le mensonge gigantesque dans lesquels nous vivions me poussèrent à montrer ma haine pour le régime et ma propre révolution, qui avait commencé bien avant la révolution du peuple syrien. Je commençai à écrire les chansons révolutionnaires que nous chantions pendant les manifestations à tue-tête. La première manifestation fut pour moi une renaissance. Je me sentais comme un oiseau qui avait cassé son collier, fait de peur et de mensonge, pour prendre son envol et aller plus haut. Je ne le regrettai et je ne le regretterai jamais.

C’est aussi ça la raison qui me poussa à me poster seule face à la Daech d’Assad (6). C’est parce que je ne pouvais plus accepter d’être une fois de plus la jeune femme sotte. Car le mensonge d’Assad, qui servit à nous gouverner pendant 43 ans, est du même ordre que le mensonge de l’organisation Daech, sa protégée. Si nous nous taisons face à ce nouveau mensonge, alors ce pouvoir durera 400 ans !


(1) Souad Nofel est une activiste de Raqqa connue par sa participation active aux manifestations contre le régime. Mais aussi elle a été active au sein du conseil local de Raqqa suite à sa libération du régime Assad au printemps 2013. Elle a ensuite été connue comme « la femme au pantalon » (https://player.vimeo.com/video/77826189), qui tenait tête à Daech suite à sa domination sur Raqqa dès l’été 2013 et jusqu’à 2017. Pour plus d’information: https://syrianobserver.com/EN/who/34374/whos_who_souad_nofal.html

(2) Le Guide en Syrie signifie le dictateur.

(3) La propagande du régime Assad a été basée sur le soutien à la résistance contre Israël. Ceci n’était que mensonge, découvert au fil des événements de la révolution, car Israël ne cachait plus sa volonté du maintien du régime Assad.

(4) Massacre commis pendant le mois de février 1982 par les forces du régime Assad contre la ville de Hama qui a été le centre du soulèvement contre le régime de Hafez al-Assad, père de Bashar. https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/le-massacre-de-hama-fa-vrier-1982

(5) Les chaînes officielles diffusent la propagande du régime.

(6) https://www.rts.ch/info/monde/6595984–bachar-al-assad-et-daesh-sont-les-deux-faces-du-meme-monstre-.html

Ce que Valent les Promesses du Régime Assad !

Les activistes de la révolution syrienne sont aujourd’hui persécutés en Syrie. Toutes les régions qui ont vécu de fortes protestations dès le début de la révolution en 2011 sont passées par une période de siège, de famine, puis de bombardements intensifs qui ont conduit à leur destruction et plus tard au retour du contrôle du régime syrien. Quant aux habitants de ces régions, en particulier les activistes, ils ont dû choisir entre la déportation vers le nord syrien et le danger permanent en faisant le choix de rester sur place. Ce dernier choix signifie le passage par une procédure de « régularisation sécuritaire », auprès des Moukhabarat, qui ne garantit en rien leur sauvegarde immédiate ou à plus long terme. La déportation, pour ceux qui l’ont choisie, les a conduits elle à revivre l’intensification des bombardements dans le nord syrien (Idlib), sans parler des conditions de vie atroces dans le nord. Ceci a conduit plusieurs activistes à reprendre contact avec des personnalités de leur région natale pour faire la procédure de régularisation et retourner vivre chez eux. En arrivant chez eux, ils se sont faits arrêter ou bien assassiner. Ce fut le cas de Samer Sayasneh, l’un des enfants de Daraa qui avaient été arrêtés par les Moukhabarat en février 2011 pour avoir déclenché l’étincelle de la révolution, qui s’est fait arrêter à Damas, sur le chemin du retour. Ce même destin a déjà été celui de plusieurs activistes de la région de Homs et d’autres régions. C’est aussi le cas actuellement des déplacés internes du camp assiégé al-Roukban qui ont accepté de retourner chez eux pour fuir la famine imposée au camp. 

Ceux qui avaient fait le choix de rester chez eux et donc de passer par une procédure de « régularisation sécuritaire » n’ont pas eu plus de chance. Ce fut le cas de l’activiste Majed al-Assami qui est resté chez lui dans la région de Daraa depuis juillet 2018 et qui a été assassiné en avril 2019.

Beaucoup de jeunes syriens avaient aussi fui le pays pour éviter de se trouver contraints au service militaire et se voir participer aux combats que Assad mène contre sa population. Cependant Assad lance périodiquement un appel à ces jeunes les invitant à rentrer au pays sans qu’ils ne soient inquiétés ou leur offrant une possibilité pour visiter le pays. Le but de ces manoeuvres est de les piéger pour renforcer les rangs des forces d’Assad ou bien de se venger de leurs proches!? Ce fût le cas de Hyam qui a payé de sa vie son désir de revoir son frère en essayant de lui obtenir un document officiel pour visiter le pays. FSD a choisi de traduire un témoignage à son sujet publié sur le site d’information Jesr Press.

Témoignage: Hyam al-Nafe’, morte sous la torture dans les geôles du régime Assad

Article publié sur le site d’information jesrpress.com en arabe le 11 mai 2020 et traduit par FSD

Hyam al-Nafe’, une femme dans la quatrième décennie de sa vie, a perdu la vie après une arrestation de deux mois par les forces du régime à Damas. Mariée depuis un an et demi, Hyam vient de la ville d’al-Quriyah dans la région de Deir ez-Zor. Elle a été contrainte de fuir sa ville pendant les vagues de déplacements internes vers Damas, avec son mari.

Une source spéciale a déclaré à « Jisrpress » que Mme al-Nafe’ s’était rendue au Département de l’immigration et des passeports de Damas, afin d’obtenir la soi-disant carte intitulée « visite du pays ». Cette carte devait permettre à son frère qui n’avait pas fait le service militaire obligatoire, de se rendre en Syrie pour un temps de visite, sans crainte d’arrestation ou autre. Une fois sur place et accompagnée par son mari, elle a été elle-même arrêtée. Son mari a été, quant à lui,  invité à repartir seul tandis que al-Nafe’ était retenue sous prétexte de procédures.

La source a indiqué que le mari de cette femme, Ramadan al-Amash, n’a pas cessé d’essayer de la retrouver en s’adressant aux diverses sections de service de renseignement à Damas pendant les deux mois de son absence, mais en vain. Il n’a jamais reçu la moindre information. Il y a quelques jours, il a reçu un appel lui demandant d’aller récupérer le corps de sa femme à l’hôpital militaire de Tishreen, suite à sa mort sous la torture, et elle devrait être enterrée demain à Deir ez-Zor (12.05.2020).

Témoignage d’Idlib: « Nous avons besoin de dormir avec nos enfants, ne serait-ce qu’une demi-heure, au calme »

Un cessez-le-feu dans la région d’Idlib, convenu entre la Russie et la Turquie, est entré en vigueur dans la nuit du 11 au 12 janvier. Le calme n’a pas duré longtemps, car le régime syrien et ses alliés ont violé le cessez-le-feu dès le 15 janvier. Ce jour là l’aviation a bombardé un marché dans la ville d’Idlib tuant 19 civils et en blessant au moins 65. Le Réseau Syrien des Droits de l’Homme a documenté 28 civils tués entre le 12 et le 17 janvier, dont 7 enfants.

Les témoignages des civils de cette région qui nous parviennent racontent l’horreur que vit la population condamnée à subir toutes sortes de violence.

FSD a traduit de l’arabe des extraits du témoignage d’un habitant de Sarmin reçu avant le cessez-le-feu.

(Source: article de Hicham Louaï, publié sur le site Rasseef 22 le 08.01.2020)

Témoignage:

Abd al-Rahman Muhamad, journaliste de terrain vivant à un kilomètre de la ville de Sarmin (région d’Idlib), raconte lors d’une interview avec Raseef 2: 

« Notre quotidien a beaucoup changé. La mort d’une personne est devenue un événement habituel. Le silence est le maître-mot, personne ne dit rien. On en a ras-le-bol de la mort et du sang qui coule et cela devient de plus en plus normal. Mon père a été tué devant moi et nous n’avons pas retrouvé la moindre partie de son corps déchiqueté tellement le bombardement avait été violent. ».

Il ajoute: « Au cours de cette semaine, j’ai failli être tué cinq fois. Quand je pars au travail je ne sais pas si je reverrai mes enfants encore une fois. L’intensité de la peur qu’on vit est indescriptible. Tout le monde s’est habitué à voir la destruction tout autour de lui. Si une demi-heure s’écoule sans bombardement nous sommes surpris et nous nous demandons: pourquoi n’ont-ils pas bombardé?! Nous n’attendons plus rien ni de la communauté internationale, ni des dirigeants arabes, agents de l’Occident. Nous resterons à Idlib, et nous n’en sortirons qu’une fois morts. ».

Il conclut: « Nos têtes sont fatiguées à force de réfléchir non-stop et de raconter. Il est important pour moi de raconter au monde entier ce qui se passe à Idlib, mais nous sommes fatigués et nous avons besoin de nous reposer et de dormir avec nos enfants, ne serait-ce qu’une demi-heure, au calme.« .

Feux d’Artifices Sinistres à Idlib!

 

Depuis le 26 avril 2019, la région d’Idlib subit une intensification des bombardements extrêmement violents, menés par l’aviation russo-assadienne, qui cible les civils en particulier (quartiers résidentiels et infrastructures de service). Pendant les deux dernières semaines seulement, le Réseau Syrien des Droits de l’Homme a documenté trois bombardements des camps de déplacés internes, 9 bombardements de la route de l’exode (voir le rapport spécial du RSDH). Actuellement, des témoignages nous parviennent de Ma’arat al-Nu’man qui se vide de ses habitants, pour appeler à l’arrêt des bombardements. Le monde tout entier semble sourd à leur appel et s’occupe à célébrer le réveillon!

Tandis que dès les premières heures du nouvel an, l’aviation russe bombardait déjà la ville d’Idlib. Un peu plus tard, une école a été bombardée par l’aviation russe à Sarmine (région d’Idlib) tuant 9 personnes dont 4 enfants et une femme et blessant des dizaines d’autres!

FSD a choisi de traduire un article d’opinion à ce sujet. Il s’agit d’un article en arabe de Hazem Saghieh, intitulé « Nouvel an à Idlib! » publié le 29 décembre sur le site d’information Asharq al-Awsat.

Le Nouvel an 2020 à Idlib. Dessin de Mahmoud Salameh

 

« Nouvel an » à Idlib!

article en arabe de Hazem Saghieh

Cela fait quatre ans que le « Nouvel An » ne passe plus par Idlib, en Syrie. Là-bas, les années se suivent et se ressemblent. Le premier jour de l’an ne se distingue pas d’un autre; il n’y a pas de fête qui distingue un jour d’un autre. Chaque jour qui passe ressemble au précédent, en pire: «Oui, nous avons déjà vu ça, mais aujourd’hui c’est pire!». C’est cela la sagesse là-bas, la seule nouveauté c’est la répétition des massacres combinée à la tromperie et à l’indifférence, qui rythment l’espace et le temps.

Deux millions et demi de personnes vivent dans le gouvernorat d’Idlib, soumises à ce qui s’apparente de plus en plus à un génocide. Ça se produit petit à petit, ça une fois après l’autre, mais sa signification symbolique est impressionnante: il y a ceux qui meurent, et ceux que la mort a prêtés temporairement à la famine, au déplacement et au froid extrême, et ils viennent de partout en Syrie. Ainsi, à Idlib, on tue tous les Syriens, il n’y a pas de distinction entre l’hôte et l’invité. Au cours des dernières années, ils ont tous été poussés dans cette province du nord, afin de fuir la mort, la famine, et toutes sortes de violations. Ce qui leur a échappé, c’est qu’ils étaient destinés à engraisser la proie, et que grâce à eux, de nombreuses petites cibles se sont réduites à une seule, plus grande, pour la plus grande satisfaction des bureaucrates qui se précipitent pour l’exécution.

Ce qui se passe aujourd’hui à Idlib, se produit au vu et au su du monde entier, ainsi que de nous tous. Il est vrai que les différentes parties de l’univers se sont vu converger grâce à la technologie, mais Idlib seule, a été exilée au loin, loin à la fois de notre présence et de notre sensibilité. Idlib seule, est laissée aux seuls arguments politiques brutaux avancés par de « vrais » technologues de la mort qui se disent « réalistes »: n’est-il pas temps de se débarrasser du terrorisme et de « Jabhat al-Nosra » ? N’est-il pas temps pour Bachar Al-Assad d’étendre son autorité nationale sur l’ensemble du territoire syrien? Et bien sûr, n’est-il pas juste, voire progressiste, pour les deux alliés, Vladimir Poutine et Ali Khameneï, de prendre les positions influentes qu’ils méritent face à Donald Trump?

A Idlib, on bombarde les hôpitaux et les malades. A Idlib, on bombarde les écoles et les élèves. A Idlib, on détruit les maisons des familles et des individus. Ceux qui fuient la mort sont désormais des errants déplacés qui n’emportent avec eux que quelques petites affaires récoltées pendant leurs vies de pauvres. Des pauvres qui n’ont pas d’autres moyens de transport que des tas de ferraille qui se cassent sur la route de l’exode! Les bombardements hantent leurs déplacements sur terre, avions et barils, russes et syriens, qui s’amusent au jeu de la chasse depuis les airs. Et le reste du monde? Depuis le début de la révolution syrienne, et jusqu’à présent, la Russie a exercé son droit de veto 14 fois au conseil de sécurité, dont récemment pour empêcher l’acheminement  de secours pour Idlib! 

Des centaines de milliers de personnes fuyant vers le nord du nord syrien font face à une frontière turque fermée. Recep Tayyip Erdogan ne se sent concerné par les « frères » arabes que lorsqu’ils sont utiles pour instrumenter l’écrasement des « frères » kurdes. Pour compléter l’opération « Source de paix », on propose d’utiliser « l’arène libyenne » pour décider du sort de « l’arène syrienne » en déplaçant les combattants au gré de l’escalade ou désescalade souhaitée, en alternant trêves et combats! En attendant, il n’y a aucun mal à faire chanter les Européens en brandissant la menace des réfugiés: les barbares sont à votre porte!

Cette fois, ça a été le tour de Ma’arat al-Numan, au sud-est du gouvernorat d’Idlib. Ses habitants ont commencé à fuir lorsque l’attaque a commencé. Lorsqu’ils ont reçu l’invitation à « retourner dans les bras de la patrie d’Assad », ils étaient cent milles, maintenant, ils ne sont plus que quelques milliers. Le journaliste syrien Ahmed Al-Ahmad cite « Siham », une journaliste qui vivait jusqu’à très récemment à Ma’arat al-Numan: « Le déplacement est devenu un luxe pour les civils là-bas; quiconque peut se déplacer et a accès à un véhicule pour transporter sa famille peut être considéré comme chanceux. ». Siham poursuit: « Il y a des familles qui font de leur mieux pour sortir, mais elles ne peuvent pas le faire, en raison du manque de transports, et aussi parce que ceux qui arrivent à partir n’osent pas revenir dans leur ville presque détruite pour chercher les autres.»

En revenant aux expériences tragiques déjà vécues antérieurement en Syrie, l’écrivain syrien Bakr Sidqi note: «  Alep-Est ou la Ghouta orientale, par exemple, n’ont pas connu de retour des déplacés, sauf exceptions, en raison des restrictions imposées par l’appareil du régime sur les opérations de retour, mais aussi en raison de la réticence des déplacés à retourner dans l’enfer de « la patrie d’Assad ». L’alternative au retour des habitants d’origine de ces zones dévastées est peut-être (pour le régime Assad)  d’y implanter de nouveaux résidents auxquels les spécifications « d’homogénéité » requises (par Assad) s’appliquent mieux, en particulier leurs identités politiques, civiles et sectaires. Toutefois, la possibilité de l’appliquer dépend de la réhabilitation de ces zones pour qu’elles soient réadaptées à l’habitation. Ceci nécessite d’importantes ressources, qui dépassent aujourd’hui les capacités du régime, étouffé dans sa crise. Mais ces ressources dépassent également le potentiel de ses alliés russes et iraniens ». Mais qui sait, on verra peut-être bientôt des sortes d’ humains maléfiques faire ce que les actions de la nature n’ont pas fait jusqu’ici: par exemple, déplacer des tonnes d’Arabes là où vivent des tonnes de Kurdes, nous pourrions alors suivre de loin des scènes de combats où s’affrontent des masses dépersonnalisées sans noms ni visages. 

Idlib symbolise aujourd’hui l’impossibilité de voir reconnu le droit à une patrie ou de l’appartenance à un peuple reconnu. Mais elle est aussi, d’abord et surtout, synonyme de l’impuissance de la morale, de l’insensibilité des âmes, du désespoir de presque tout, peut-être de tout. Avec ces massacres, gratuits, chacun de nous rétrécit, devient plus petit, moins audible et finalement bien peu intéressé par un monde célébrant le Nouvel An.